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dimanche 20 novembre 2016

"Primaires impressions"

Bonsoir à tous,

Petit article à l'occasion de primaires qui ressemblent déjà à une répétition générale des élections présidentielles. En effet, s'il faut éviter l'écueil de penser que tout est déjà joué (la victoire de Donald Trump nous le rappelle plus que jamais), on pourra ici évoquer quelques impressions se dégageant des primaires, aussi bien pour le second tour qui va arriver que pour les élections présidentielles qu'elles annoncent. Il faudra également prendre en compte l'actualité politique plus ou moins annexe, qu'il s'agisse des primaires à gauche, de Macron ou de... Michèle Alliot Marie. 


Forte mobilisation


Tout d'abord, nous l'avons senti dès ce matin, la première donnée impressionnante, et bien sûr déterminante, fut la forte participation à cette primaire. En effet, plus de 4 millions d'inscrits sur les listes électorales ont fait le déplacement, payé 2 euros, signé la charte et exprimé un vote en faveur d'un candidat appartenant à la droite ou au centre. Ce chiffre est impressionnant et inespéré, en témoignent les files d'attente et difficultés d'organisation observés dans les bureaux de vote. 

Un tel événement va dans le même sens que le succès des primaires socialistes d'il y a 5 ans. Ce système commnence donc à faire son chemin dans les élections présidentielles, comme une répercussion indirecte du 21 avril 2002. C'est en effet le soucis de ne plus multiplier les candidatures de chaque bord qui a amené au principe d'une primaire. Ce ne sont donc pas des primaires à l'Américaine mais des primaires "francisées", adaptées à notre système électorale (jusqu'au scrutin uninominal à deux tours). Le problème est toutefois le suivant : que va t-il rester pour la campagne présidentielles quand les médias nous auront "saturés" avec cette campagne et celle de la primaire socialiste ? 

De là à y voir une installation définitive, rien n'est certain. Car si l'objectif était de filtrer pour préserver les partis de gouvernement de la désunion pour écarter le FN du second tour, il ne semble pas que cela soit suffisant pour les élections de l'année prochaine. 

Tendances et second tour


Venons-en à l'essentiel : les résultats. 
Le maître mot des derniers jours était le suivant : suspense. La remontée galopante de François Fillon dans les sondages perturbait en effet de longues semaines d'un duel Juppé-Sarkozy. Force est de constater que les sondages ont probablement minoré cette vague qui semble se confirmer de bulletins en bureaux de vote. Après près de 8 000 bureaux de vote, les résultats étaient en effet les suivants :

-François Fillon : plus de 43 pour cent. 
-Alain Juppé : plus de 27 pour cent. 
-Nicolas Sarkozy : plus de 21 pour cent. 
-Bruno Le Maire : 2,6 pour cent. 
-Nathalie Kosciuzko-Morizet : 2,5 pour cent. 
-Jean-Frédéric Poisson : 1,4 pour cent. 
-Jean-François Coppé : 0,3 pour cent. 


Le suspense est donc retombé et quelques leçons doivent en être tirées : 

-Nicolas Sarkozy n'a pas réussi son pari de retour, n'atteignant même pas le second tour de la primaire. Il a très rapidement annoncé son ralliement à son ancien premier ministre, François Fillon, ce qui est logique au regard de leur proximité politique. Ses militants de LR n'ont pas suffi, le désaveu des français est trop grand. 

-Alain Juppé a bel et bien fondu. Auteur d'une campagne peut-être un peu longue, il s'est essoufflé sur la dernière semaine. Il doit très probablement sa deuxième place à des électeurs... de gauche. En effet, les estimations tablent sur 15 pour cent des votants provenant de la gauche pour ce soir, ce qui est loin d'être anodin, ceux-ci ayant profité de l'occasion pour voter pour un candidat centriste en espérant faire obstacle à l'ancien président. Seront-ils toujours aussi nombreux pour le faire gagner face à François Fillon ce soir ? Probablement un peu moins et cela risque d'être très insuffisant. 

-François Fillon bénéficie d'une ligne droite incroyable et réussit non seulement à renverser la vapeur, mais également à devancer tout le monde de manière éclatante. Son positionnement politique ferme et sa tempérance (voire son flegme) ont fait de lui un candidat attractif, apte à l'emporter sans faire de concession ou promesse au centre ou à la gauche. Il a bénéficié de l'élan mobilisateur, les derniers sondages ayant eu l'effet de mobiliser son électorat. 

-Les autres candidats ont été complètement soufflés par la mobilisation. Le suspense ayant sans doute mobilisé plus de personnes dans le trio de tête que pour les restes, les 4 autres candidats ne péseront pas grand chose pour le second tour. NKM et Bruno Le Maire sont encore au coude à coude pour une place d'honneur qui ne l'est plus tellement. Jean-Frédéric Poisson finit honorablement au regard de sa notoriété et de sa faible audience médiatique. Jean-François Copé finit en revanche laminé par plusieurs années de difficultés politiques : son retour lui revient comme un boomerang en pleine figure. 

Demain, les présidentielles


Élargissons à présent la réflexion et la prospection. Il n'y a plus grand doute sur l'identité du candidat : pour François Fillon, le second tour devrait être une formalité. Mais attention à la démobilisation toutefois, même s'il paraît impossible à Alain Juppé de s'approprier l'électorat Sarkozyste après une longue campagne anti-sarkozyste.  
Encore une fois, quelques enseignements liés à la victoire promise à François Fillon peuvent être énumérés : 

-François Fillon bénéficiera probablement d'une grande légitimité. Il rassemble en un seul tour pas loin de la moitié des suffrages alors que la mobilisation était déjà exceptionnelle. Cette base électorale et la dynamique dans laquelle est se trouve le place magistralement pour les élections présidentielles de l'année prochaine. Il semble improbable que cette fois-ci, les Républicains (et leurs "extensions centristes") se divisent. Et ce n'est pas Michèle Alliot-Marie qui perturbera ça. 

-Ces résultats ne sont finalement pas une si mauvaise nouvelle pour la gauche, ni d'ailleurs pour Emmanuel Macron, bien que de nombreux électeurs de gauche aient participé (sans doute en faveur de Juppé). En effet, cela clarifie les lignes à droite où Fillon ne misera pas en priorité sur des positions centristes. Cela profite bien sûr à Emmanuel Macron (s'il parvient à se présenter) et au futur candidat du Parti Socialiste. Il faudra cependant avoir des clarifications à gauche (en particulier sur les candidats du PS et sur la Gauche Radicale) pour confirmer cela. 

-Cette primaire est cependant une moins bonne nouvelle pour le FN. Les 8 pour cent d'électeurs frontistes ayant fait le déplacement se sont sans doute assez éparpillés et n'ont donc en définitive que lissé la tendance. Car si François Fillon est désigné, son positionnement politique sur bien des aspects pourrait bien faire perdre des voix à Marine Le Pen. Qui plus est, il est expérimenté et jouit d'une respectabilité bien plus grande aux yeux des médias et de la classe politique. 



En bref, je dirais que le succès de ces primaires est presque trop important : nous avons déjà une grande partie des clefs pour 2017, comme si tout était déjà joué d'avance. 




Vin DEX

mardi 15 novembre 2016

Lecture : un ange "trop" gardien...

Cher lecteurs,

Certains de nos contributeurs sont à leurs heures perdues également écrivains. Nous vous proposons ici une nouvelle de l'un d'entre eux qui aime à faire se côtoyer le réel et l'irrationnel dans l'antre des sentiments.


C'est l'histoire d'un individu totalement inconnu qui rend visite aux mourrants et en échange de contreparties, il les sauve de leur fin prochaine. Mais voilà qu'il décide de sauver une jeune fille alors que ce n'était pas prévu et ce geste va avoir de sérieuses conséquences pour lui mais aussi pour celle qu'il protège.






Vin DEX

mercredi 2 novembre 2016

Des élections américaines



Bonjour à tous,

Je profite des derniers jours de vacances pour traiter de l'actualité brûlante et passionnante que nous avons sans aucun doute insuffisamment traitée : les élections Américaines de novembre 2016. Gageons que ce petit article compense légèrement notre mutisme en vous délivrant des clefs de lecture suffisantes pour ces élections qui à mon sens, mettent les Etats-Unis et peut-être même le monde à la croisée des chemins. Nous n'avons peut-être pas connu d'élections américaines aussi importantes en terme d'enjeux internationaux depuis celles de 1980 qui ont vu Reagan l'emporter, et avec lui la vague dite "néolibérale" et conservatrice qui a mis fin à la Guerre Froide et jeté les bases de la mondialisation déferler. Certes, la personnalité de l'inénarrable Donald Trump n'y est pas étrangère mais ses discours ponctués de propositions chocs et de sorties tonitruantes (voire choquantes) ne sont pas tout à fait similaires à ceux de Ronald Reagan, bien que le souci de restaurer l'Amérique soit au coeur. Nous allons voir qu'en réalité, l'opposition Trump-Clinton est truffée d'échos à l'histoire politique des Etats-Unis et que l'issue incertaine de celle-ci pourrait constituer une rupture. 


Hillary Clinton : l'opportun néoconservatisme ? 



Honneur aux dames : commençons avec  Hillary Clinton. Désignée candidate démocrate suite à son bras de fer avec le réformiste et progressiste Bernie Sanders, l'ancienne première dame illustre globalement des positions classiques pour une démocrate : elle recommande que l'économie fonctionne pour tout le monde et non seulement pour l'élite. Un certain nombre de ses propositions sont donc progressistes, en phase avec les aspirations plus sociales voire égalitaires chez les démocrates. Nous pouvons par exemple citer l'augmentation du salaire minimum à 12 dollars par heure, l'instauration d'un congé maternité payé de 12 semaines, la subvention des soins aux enfants et l'extension de l'accès à Medicare pour les plus démunis de 55 ans et plus (contre 65 ans et plus actuellement). Le coût des soins médicaux pourrait aussi diminuer selon elle en permettant une plus grande concurrence sur le marché des médicaments en renforçant les importations. Il est possible que la confrontation avec le très progressiste Bernie Sanders ait joué dans la constitution de son programme, dans lequel apparaît aussi la gratuité des études supérieures pour les classes moyennes et populaires. Ces réformes auraient bien évidemment un coût que la candidate démocrate pourrait financer par l'augmentation des impôts sur les gros revenus : elle envisage même la création d'une "Buffle Rule" instaurant un impôt d'au moins 30 pour cent sur les américains gagnant au moins 1 millions de dollars par an. Concernant l'emploi, problème récurrent depuis 2008 et ce malgré les chiffres officiels, Hillary Clinton souhaite le relancer grâce à des investissements dans toutes les infrastructures du pays, tout en renégociant le traité nord-américain de libre échange (ALENA, signé en 1994). Les énergies renouvelables pourraient constituer l'un des grands chantiers, avec un plan de 60 milliards de dollars pour tenir les engagements environnementaux en faveur du ralentissement du réchauffement climatique. En parallèle, la candidate démocrate promet de couper le financement des entreprises de gaz et de pétrole. 

Sur le plan "sociétal", Hillary Clinton est résolument progressiste : facilitation de l'immigration, pro-choice, en faveur du droit des minorités, elle joue sur ces positions pour renforcer son opposition avec la radicalité de Donald Trump. Ses positions sur le port d'arme sont peu consensuelles : il s'agit selon elle de plus réguler la vente d'armes, qui ne sera plus possible pour les criminels, les handicapés mentaux et les personnes connues pour des violences domestiques. Elle souhaite même rendre possible les plaintes contre les vendeurs d'armes pour les familles de victimes de tueries. 

On le constate, son programme ne manque pas d'ambition et semble concret, traduisant son expérience dans les cercles du pouvoir. La politique extérieure pourrait être plus problématique car tout autant coûteuse : armer les groupes Sunnites, fermeté face à la Russie, instauration d'une no fly zone au nord de la Syrie : ses positions radicales lui valent le soutien inattendu il y a quelques mois de membres du Parti Républicains. En effet, les néoconservateurs anciennement proches de Bush y voient des positions sans concessions et dans la continuité de la politique extérieure interventionniste de "Gendarme du monde". C'est par exemple le cas de Robert Kagan et Paul Wolfowitz qui ne supportent par l'isolationnisme de Donald Trump et qui portent aux nues la diplomaties américaines des 25 dernières années. Ils voient d'ailleurs la candidate démocrate d'un meilleur oeil que son prédécesseur, Barack Obama, qui fut plus prudent sur les interventions au Moyen Orient, alors qu'elle fut à l'origine des interventions en Libye en 2011.

Tout bien pesé, ce programme fait donc authentiquement démocrate. Mais il faut également ligne entre les lignes et se référer au passé : il tape en plein dans le mille du néoconservatisme. Que ce soit par son expérience, son passé et ses soutiens actuels, la politique extérieure annoncée par Hillary Clinton est néoconservatrice, alliant anti-autoritarisme et interventionnisme, refus du déclin des Etats-Unis et volonté d'hégémonie. Il est même possible de dire qu'Hillary Clinton comprend le monde à la fois comme Reagan et comme Bush : les Etats-Unis ont pour ennemi la Russie et pour fonction l'intervention en tant que Gendarme du Monde. Le souci d'une politique sociale fait également partie des principes du néoconservatisme pour deux raisons : d'abord parce que les "théoriciens" du néoconservatisme (Irving Kristoll, William Kristoll, James Burnham, Ronald Reagan) sont souvent d'anciens Trotskystes ou d'anciens Démocrates ; ensuite parce qu'il est également ce qui distingue ce nouveau conservatisme de l'ancien (appelé aussi paléoconservatisme). Ses idées sur l'immigration ne sont pas non plus incompatibles avec le néoconservatisme bien qu'elles aillent plus loin en la matière.
Le néoconservatisme d'Hillary Clinton est donc très visible et opportun à deux titres : il permet de se démarquer à la fois de son prédécesseur et de son rival. Reste à voir si cela sera payant. 

Donald Trump : retour aux anciens Républicains 



Passons maintenant au surprenant Donald Trump, aussi sulfureux qu'intéressant. Le candidat Républicain n'en finit plus de surprendre : après avoir écrasé ses adversaires pourtant expérimentés lors des primaires, le milliardaire s'attaque à la montagne de la présidence. Est-elle trop haute pour lui ? Sa personnalité et son talent de tribun sont certes des atouts considérables mais son inconstance et ses propos parfois outranciers le desservent auprès des médias, et sa liberté de ton fait peur jusqu'à son propre camp politique. Son programme est parfois peu concret et ses déclarations sont peu politiquement correctes mais il est possible de tirer quelques idées directrices de son discours pour l'Amérique.

Donald Trump est probablement le candidat le plus anti-système que les Républicains aient connu depuis longtemps. Il est pourtant l'archétype même de la réussite du Rêve Américain : l'enrichissement par le travail, les affaires. Les idées du milliardaire tournent donc beaucoup autour de cette Amérique fantasmée, aussi bien concernant l'économie que l'immigration. Ainsi, il souhaite supprimer les réformes du système d'assurance et de santé votées sous Barack Obama pour y substituer un système national d'assurances privées. L'étatisme n'a qu'à bien se tenir ! Il compte également sur la concurrence accrue pour faire diminuer le prix des soins et médicaments. Par ailleurs, il souhaite une baisse générale des impôts, pour les entreprises comme pour les foyers. Cela ne l'empêche pas d'invoquer des projets coûteux : la restauration des infrastructures du pays, mais surtout la construction d'un mur long de 1 600 km entre les Etats-Unis et le Mexique, alors qu'une barrière d'environ 1 000 km existe déjà depuis 2006. Le candidat Républicain argue toutefois du fait que cette construction se fera aux frais du Mexique et qu'il s'agit ainsi de diminuer l'immigration illégale comme légale. Dans la même veine identitaire, Donald Trump souhaite supprimer le droit du sol et inciter les villes à dénoncer les sans-papiers, sans quoi elles verront disparaître leurs subventions. Le durcissement des conditions d'attribution du statut de réfugié figure aussi au programme du candidat du GOP ainsi que l'attribution prioritaire des emplois aux américains et aux immigrés déjà présents sur le territoire national. La déclaration qui fit le plus polémique au sujet de l'immigration est celle concernant l'interdiction temporaire d'arrivée de nouveaux musulmans.

Jusque là, rien que de très traditionnel pour un Républicain, bien qu'un peu exacerbé. La suite est plus singulière : Donald Trump est le chantre d'un isolationnisme longtemps abandonné par les Américains. Il souhaite même négocier avec la Russie, tout en renforçant les forces armées américaines, bien qu'il veuille limiter les interventions extérieure aux seuls intérêts américains, sans garantir de protection systématique aux alliés de l'OTAN. Au sujet de la Syrie, il souhaite faire plier l'Etat Islamique en s'attaquant prioritairement aux puits de pétrole.
Autres positions étonnantes pour un homme d'affaires et un Républicain : le protectionnisme. Il s'agit d'imposer des taxes de 35 pour cent sur les importations, dans un souci de protection des emplois industriels américains. Ses propositions sur le système financier vont également à rebours des politiques menées depuis plusieurs décennies : augmentation des impôts sur les traders spécialisés dans les Hedge Funds (fonds spéculatifs) et restauration du Glass Steagall Act pour séparer les banques d'investissement des banques de dépôt (mesure adoptée par Franklin Roosevelt en 1933 et supprimée par Bill Clinton en 1999).   

Dans sa vision de la société enfin, Donald Trump n'est pas plus révolutionnaire qu'un autre Républicain : il se dit pour le cannabis médical, contre l'avortement sauf dans certains cas (danger pour la mère, inceste et viol), contre le mariage pour les homosexuels, et défend le port d'arme sans vouloir plus le réguler. Il a d'ailleurs rebondi à plusieurs reprises sur les attentats aux Etats-Unis et en France pour défendre l'utilité du port d'arme. Ses propositions sur la peine de mort, la torture et son scepticisme face au réchauffement climatique participent de son image populiste. Il souhaite ainsi retirer les Etats-Unis des engagements de la COP 21 et relancer le projet d'Oléoduc Keystone entre les Etats-Unis et le Canada.


On le voit donc, Donald Trump est un candidat singulier : victorieux surprise des primaires Républicaines, ses prises de position sont contestées par des membres de son parti et sa stratégie inquiète. Néanmoins, si l'on occulte les dernières décennies néolibérales, les prises de position de Donald Trump forment une synthèse de ce qu'ont connu les Etats-Unis dans leur histoire politique, en particulier chez les Républicains :

-Protectionnisme : le XIXème siècle et même la première moitié du XXème siècle ont été marqué par des Républicains qui demandaient régulièrement une augmentation ou un maintien des droits de douane. Il faut rappeler qu'à cette époque, les Républicains étaient bien plus forts dans le Nord industriels quand les Démocrates se positionnaient surtout dans le sud agricole et esclavagiste.
-Isolationnisme : tradition en effet instituée par la Doctrine Monroe de 1824 qui inscrit les Etats-Unis dans une volonté d'indépendance vis-à-vis de l'Europe et d'isolement par rapport au Vieux Continent. Pour autant cela impliquait la volonté de se tailler un "Empire" dans les Amériques, zone d'influence des Etats-Unis.
-Populisme : la "vague Trump" pourrait être comparée à la percée du Parti Populiste à la fin du XIXème siècle à certains égards : lien avec la concurrence extérieure, origine en partie rurale, rejet de l'immigration.

De ce point de vue donc, Donald Trump incarne un retour plus ou moins réactionnaire à de vieilles positions politiques américaines. A contre-sens du néoconservatisme et du néolibéralisme en vigueur chez les Républicains depuis la vague Reaganienne, il peut-être qualifié de paléoconservateur.

La constante du bipartisme


Si ces élections sont originales par la résurgence de certaines caractéristiques politiques du passé américain, elles le sont beaucoup moins par le maintien de son bipartisme. En effet, bien que d'autres candidats soient présents dans ces élections, la domination du Parti Républicain et du Parti Démocrate est sans partage. Jill Stein pour les écologistes, Gary Johnson pour les libertariens, Darrell Castle pour les constitutionnalistes et l'indépendant Mc Mullin ont en effet un rôle mineur dans l'élection. S'ils participent aux débats, les instituts de sondage ne prennent pas vraiment en considération la possibilité qu'ils l'emportent et ne testent bien souvent que les deux options Clinton-Trump. En ce sens donc, le bipartisme restera une constante de l'histoire politique des Etats-Unis, dans laquelle les partis Républicain et Démocrate ont bien rarement été concurrencés par d'autres partis. Les rares autres partis ayant remporté des élections l'ont réussi à la fin du XVIIIème siècle et au début du XIXème siècle, lorsque le bipartisme n'était pas encore définitif. Par ailleurs, l'influence d'autres Partis (Populiste, Progressiste, Vert, Libertarien, Tea Parties) s'est très souvent exercée en lien avec un des deux grands partis qui les ont très souvent "aspiré". 

Si ce bipartisme est une constante, c'est aussi parce que la notion de Parti est aux Etats-Unis très différente de chez nous, comme l'explique déjà André Siegfried en 1927 dans Les Etats-Unis aujourd'hui : 

"Les choses s'éclairent si l'on considère chaque organisation politique comme une coalition disparate d'intérêts variés qui n'ont chance de conquérir le pouvoir qu'en s'associant. A chaque nouvelle campagne on fait la combinaison du moment, chaque fois différente. Toute la question est de savoir où l'on placera le centre de gravité du groupement, c'est-à-dire quelle tendance sera autorisée à parler officiellement en son nom [...]. Ainsi conçu, le parti peut se comparer à une coquille dans laquelle n'importe quel animal politique est susceptible de se glisser, ou bien à un omnibus dans lequel on monte avec ses bagages. [...] On voit que pour trouver l'équivalent de nos partis, ce n'est pas dans les partis américains officiels qu'il le faut chercher, mais dans les syndicats d'intérêts et surtout peut-être dans les innombrables associations de propagande : ce sont ces dernières qui représentent sans doute le mieux, aux Etats-Unis, ce que nous appelons des courants politiques. [...] Voilà le pendant des partis européens, avec une inspiration et une organisation autrement souples et diversifiées, parce que chacun de ces groupements n'a qu'un but, mais le poursuit par mille moyens.". 

Ces remarques clairvoyantes expliquent à elles-seules la longévité du bipartisme aux Etats-Unis : les partis ne sont que des coalitions par lesquelles s'expriment les associations et lobbys, qui eux, défendent leurs intérêts et leurs idées et choisissent un camp au grès des circonstances et des combinaisons possibles. C'est d'ailleurs pour cela qu'on observe si facilement des modifications de courants politiques dans les partis, et c'est également pour cette raison qu'on observe, en particulier chez les Républicains, un retour à des tendances et idées anciennes. 


A moins d'une semaine : l'incertitude totale


Bien malin qui pourra prédire avec certitude l'identité du vainqueur le 8 novembre prochain. En effet, si Hillary Clinton fut longtemps en tête dans les sondages, profitant de la personnalité et des idées très contestées de son rival, elle ne réussit pas à creuser l'écart et se retrouve au coude à coude avec le Républicain. C'est notamment le fruit des révélations de WikiLeaks qui semblent arriver au meilleur des moments pour Trump (et peut-être est-ce calculé pour...). En effet, Hillary Clinton va probablement se retrouver au coeur d'une enquête du FBI qui vise à déterminer si celle-ci a rompu le secret défense et si celle a utilisé un serveur illégal pour des mails qu'elle a ensuite détruit. Cela vient s'ajouter aux nombreuses accusations de corruption et autres révélations. 

Mais qu'elle que soit l'issue du scrutin, la suite des événements sera intéressante et les choses vont "bouger" : 

-Si cela tourne en faveur d'Hillary Clinton, il faudra attendre les résultats de l'enquête la concernant qui pourrait donner lieu à des bouleversements politiques jamais connus depuis le Watergate. De même, les tensions déjà croissantes entre Etats-Unis et Russie pourraient encore croître. 

-Si cela tourne en faveur de Trump, Emmanuel Todd estime qu'il n'est pas exclu qu'à terme, cela déteigne sur l'Occident comme l'axe Reagan-Thatcher avait déjà fait mais dans un sens inverse : non pas néolibéral, mais protectionniste et favorable aux nations et aux frontières, aux Etats et à la régulation de la mondialisation. Emmanuel Todd parle en effet d'une colère importante chez les anglo-américains, en particulier les catégories moyennes et les laissés pour compte de la mondialisation (Trump fait notamment un malheur chez les blancs de plus de 45 ans et chez les moyennement éduqués dont la formation supérieure est incomplète). Il se pourrait bien qu'une éventuelle élection de Donald Trump entre en résonance avec le Brexit et confirme la volonté d'un recentrage national que nos élites ne manqueront pas de nommer "populisme étriqué" face à la "mondialisation heureuse".  


Pour terminer, ces élections sont contradictoires : elles donnent l'impression que jamais les Américains n'ont eu autant le choix de la médiocrité devant eux, ce dont les débats-pugilats témoignent. Elles donnent aussi l'impression que ceux-ci doivent se résigner par dépit à un moindre-mal plus qu'à un vrai projet. Mais elles donnent également l'impression qu'un vrai tournant pourrait s'opérer à la suite du résultat, qu'elle qu'il soit. A cela ajoutons une dose de suspens et de spectacle : les derniers jours s'annoncent palpitants !




Sources

Les Etats-Unis. Histoire/politique/économie. H.C. Allen. 1964.
Wikipedia
Wikipedia





Vin DEX

vendredi 30 septembre 2016

"Nos ancêtres les gaulois" : oui et ?

Bonjour à tous,

Alors que la campagne présidentielle se précise et que les cadors s'échauffent, Nicolas Sarkozy, en mode "retour" nous a gratifié d'une des formules dont il a le secret et qui n'a pas manqué de faire polémique. Bien entendu, cet effet est recherché : la recherche des électeurs du Front National et sa différenciation par rapport aux autres candidats de son parti en sont l'origine. Mais voyons voir si cette phrase, bien qu'ayant un passé lourd et connoté, est fausse. 

Le terme "ancêtre" désigne dans son sens le plus courant la filiation d'une personne ou d'une famille, les personnes ayant engendré. Dans un sens plus large, il désigne l'idée de précéder, sans forcément signifier de lien particulier. Mais il n'est pas possible non plus d'oublier que le terme ancêtre prend un autre sens dans la phrase reprise par notre ancien président : "nos ancêtres les gaulois", c'est presque le résumé à lui seul du Roman National, c'est à dire l'histoire telle qu'on l'enseignait aux élèves de l'école primaire sous la IIIème République (avec le manuel "Petit Lavisse" ou encore "Le Tour de la France par deux enfants"). Cette vision pédagogique de l'histoire utilisait et mythifiait les Gaulois, perçus comme des ancêtres culturellement, quand les Allemands étaient associés à la barbarie des Germains. Bien évidemment, il s'agissait d'entretenir la rivalité avec l'Allemagne qui avaient annexé en 1870-71 l'Alsace et la Moselle que la France souhaitait bien sûr récupérer. 

C'est de ces significations que nous allons discuter, pour essayer de démêler le vrai du faux dans une question plus complexe qu'il n'y paraît, avant de discuter de ce que cela implique pour le thème de l'identité. 



Nos arrières, arrières, arrières... grands parents ? 


Comme nous le disions avant, l'idée d'ancêtre implique dans son premier sens une idée de filiation biologique, comme celle que nous connaissons dans une famille. Il s'agit donc de vérifier la plausibilité et l'ampleur de la filiation entre nous et les gaulois pour savoir s'ils sont nos ancêtres. Bien évidemment, une telle étude est ardue. Parmi les historiens, Jacques Dupâquier a notamment écrit une Histoire de la population française. Nous pouvons essayer de retracer l'histoire démographique et ethnique de la France pour démêler le vrai du faux. 

Les premières populations d'Homo Sapiens sont arrivée en France vers 40 000 avant JC. Elle représentaient environ 14 000 habitants en 17 000 avant JC : ce peuplement initial est bien évidemment très peu dense. Mais cette population initiale connut un véritable essor vers 6 000 avant JC et celle-ci augmenta rapidement. Ainsi, les estimations laissent penser que la France actuelle serait déjà peuplée de 500 000 habitants en 5 000 avant JC, et même d'1 millions d'habitants vers le IIIème millénaire avant JC. Dans son célèbre L'Identité de la France, Fernand Braudel parle même de 5 millions d'habitants vers 1 800 avant JC, si bien qu'il estime que cette masse de population est le socle démographique sur lequel se base la population française jusqu'à nos jours. 

Une telle présence implique donc la constitution de systèmes agricoles, de paysages témoignant d'un espace tenu et occupé. Ces populations forment un socle préhistorique puis protohistorique même si elles sont bien sûr désunies, se distinguant principalement par leurs productions en céramique. Avec le temps, certaines de ces populations en sont arrivées à former des ethnies basées sur une culture et une langue particulières. On peut notamment évoquer les proto-Basques au sud-ouest de la France et en Espagne, ainsi que les Ligures. Ces deux ethnies ont la particularité d'être des populations non indo-européennes (même si la question est encore débattue pour les Ligures) et semblent être les plus anciens groupes ethniques autochtones. La langue basque (malgré ses évolutions bien sûr) est donc à ce titre l'une des plus anciennes langues parlées en Europe. 

A ce socle, se sont bien sûr ajoutés des apports successifs. Le premier important et celui des Indo-Européens, en particulier de populations proto-Celtes vers le IIème et Ier millénaire avant JC. Ces premiers apports ne sont en rien significatifs par rapport à la masse de population déjà présente et ne font qu'arriver par petites vagues. Ils acculturent toutefois le fond néolithique. Ces arrivées sont complétées par d'autres vers 500 avant JC pour rejoindre les précédentes. C'est cette civilisation qui sera au coeur de l'essor du second Âge du Fer (la Tène). 
Jacques Dupâquier l'explique ainsi : 

« Il y a lieu de penser que le total des guerriers qui, en cinq siècles, sont entrés en Gaule, n’a pas dû dépasser 200 000 ou 300 000, c’est-à-dire qu’à la suite de la conquête, l’élément gaulois représentait probablement moins de 10 % de la population ! Mais 10 % qui comptaient, puisqu’ils ont réussi à imposer au vieux fond indigène de la population française la langue, les mœurs, la domination sociale et politique. Au milieu du iiie siècle av. J.-C., arrivent les Belges. Ce ne sont pas des Germains, comme on se l’était imaginé, mais une nouvelle vague celtique, qui débouche par le nord, avec des conséquences absolument redoutables : un grand dérangement de la population gauloise de la mer du Nord aux Pyrénées, et l’installation d’une ethnie relativement différente au nord de la Seine et de la Somme. Puis, vers 120 av. J.-C., les Romains occupent la Narbonnaise : là aussi, les colons romains ne seront jamais que très minoritaires. En fait, cette immense transformation, cette acculturation de notre pays par les Gaulois, puis par les Romains n’a pas de base réellement démographique, c’est toujours le vieux fond ethnique issu du néolithique qui domine. »



A ces apports s'ajoutent des Ibères et Phéniciens, mais aussi des Grecs ayant constitué des colonies comme ce fut le cas de Massalia (l'actuelle Marseille). Il ne furent pas non plus assez nombreux pour constituer une nouvelle majorité même si à certains endroits, ils représentaient jusqu'à 10 pour cent de la population.

C'est après ces considérations que nous pouvons en arriver aux Gaulois. En effet, c'est là le coeur de notre sujet. La Gaule peut-être ici reprise dans son sens "bassement" géographique. C'est d'ailleurs ce sens qui est probablement le plus significatif et... sensé. En effet, les peuples Gaulois sont divers et variés et les Romains (dont Jules César) les incluaient dans un même ensemble par commodité géographique plus que par véritable description ethnographique.



La population gauloise fit l'objet de nombreuses estimations allant de 5 à 25 millions d'habitants. Fernand Braudel estime que le chiffre le plus cohérent est légèrement inférieur à 10 millions, ce qui concorderait avec les Grecs et Romains qui estiment à l'époque la population à 8 millions. En retenant ces chiffres ou même des estimations supérieures (12 à 15 millions), on peut dire que la Gaule est un monde prospère, mis en valeur et densément peuplée. Véritable "Chine de l'Europe", elle est même à l'origine d'émigrations. Il y a donc continuité d'un peuplement stable et dense dans cet espace. Il faut toutefois ajouter que la conquête romaine fit des dégâts : prêt d'un million de gaulois furent vendus ou tués. 

Les apports successifs, au regard de cette population importante, furent relativement dérisoires jusqu'au XXème siècle et son immigration régulière. En effet, la conquête romaine ne fut suivie d'une colonisation qu'en Gaule Narbonnaise, la Romanisation s'étant réalisée grâce à l'acculturation des élites gauloises avant tout. Même chose pour les "Invasions Barbares" qui portent bien mal leur nom : une bonne partie des populations ne firent que "passer" et seules trois s'installèrent plus durablement en constituant des royaumes : les Francs, les Wisigoths et les Burgondes. Les Francs ne furent que 50 à 100 000 selon Jacques Dupâquier : une minorité active qui prit le pouvoir par la guerre et installa ses élites sur les ruines des provinces romaines. Les Burgondes furent eux encore moins nombreux : 10 à 25 000, ce qui ne les empêcha pas de constituer un royaume à eux qui fut toutefois ensuite conquis par les Francs. Enfin les Wisigoths semblent être difficilement quantifiables et leur royaume fut également détruit, ce qui entraîné notamment l'émigration de certains d'entres-eux. A noter que ces barbares n'eurent aucun soucis à se romaniser et n'imposèrent pas leur culture avant plusieurs siècles, l'héritage gallo-romain et latin restant dominants jusqu'au VIIème siècle. Le latin reste la langue de l'écrit jusqu'au IXème siècle et on ne parle de Francie qu'à partir de la période Carolingienne, le mot Gaule ayant toujours été utilisé jusque là. L'héritage franc fut toutefois plus important ensuite d'autant qu'il fut l'objet de récupération voire d'identification. 

Parallèlement aux apports barbares, on ne saurait oublier les migrations Bretonnes, constituées de Celtes de l'ancienne province romaine "Britannia". Dès le IIIème siècle, les Romains ont en effet installé des contingents bretons en Armorique, mais le plus gros de ces populations se sont installées aux Vème et VIème siècles à la suite des invasions anglo-saxonnes en Bretagne insulaire. Ce sont ainsi 30 à 50 000 personnes qui se sont ajoutées aux 100 000 armoricains déjà présents, sans toutefois se mélanger avant le Xème siècle : cette non-assimilation pesa culturellement sur l'Armorique, "re-celtisée" et devenue progressivement la Bretagne que l'on reconnaît à son identité marquée et revendiquée. 

D'autres apports démographiques peuvent encore être signalés : l'apport Vascon qui compléta au sud-ouest les ancêtres des Basques actuels qui étaient déjà proches ethniquement (le mot "Vason" engendra d'ailleurs les mots "Basque" et "Gascogne") ; et l'apport anglo-scandinave avec les expéditions normandes de 790 à 930 puis de 980 à 1030. Bien que le chef Rollon gagna finalement le Comté de Rouen suite au traité de Saint Clair sur Epte de 940 (conclu avec Charles le Simple), il n'est pas sûr que ce peuplement eut été massif même si c'est assez difficile à quantifier. On peut constater que la toponymie normande existe mais les matériaux retrouvés par l'archéologie sont peu nombreux. Ces apports furent néanmoins les derniers importants à noter avant le XXème siècle et son immigration bien plus fournie. 


Au final, du point de vue du peuplement et si l'on calque approximativement le territoire Gaulois sur notre territoire actuel, on peut bel et bien dire que la population qui était nommée "Gaulois" forment une part substantielle de nos ancêtres et que cela concerne encore une part probablement importante des français actuels. La population à l'époque des Gaules étaient en effet importante et fut continue, assimilant des apports progressifs et mesurés qui eurent un impact souvent plus culturel que démographique. Néanmoins, on ne peut pas dire que tous les français ont des ancêtres gaulois et il ne faut pas oublier les autres ancêtres bien qu'ils furent moins nombreux. Si par ailleurs nos ancêtres seraient les gaulois, qu'on t-il vraiment laissé dans notre patrimoine culturel national ? 




Quel héritage culturel ?


Au-delà de l'aspect démographique, il est important de comprendre que l'expression "nos ancêtres les gaulois" est également chargée d'une dimension culturelle dans la filiation que certains historiens nous ont attribuée. Pourtant, l'inculture populaire assimile fréquemment les "Gaulois" à des peuples sans culture ni civilisation, et n'ayant connu ces joies qu'à partir de la romanisation. Avec tout le discernement qu'il est possible d'avoir, nous pouvons toutefois aisément rejeter cette vision. Pour certains historiens, c'est même précisément parce qu'ils étaient à un niveau de civilisation proche des romains que ces derniers ont eu une plus grande facilité à les conquérir et à les acculturer. 

Le mot "gaulois" est rappelons-le une désignation commode concernant des peuples nombreux et parfois assez différents, mais qui habitent un ensemble géographique défini par les romains : la Gaule. Trois ensembles coexistent : les Aquitains, les Celtes et les Belges. Ces ensembles sont eux mêmes divisés, chaque tribu étant indépendante, même si culturellement ils se rapprochent souvent par leur langue et les pratiques (en particulier les Celtes). Mais bien que partiellement divisés, les Gaulois étaient pour certains alliés dans des sortes de confédérations et alliance politiques. Par ailleurs, une assemblée annuelle des druides pouvait parfois régler les problèmes géopolitiques interne à la Gaule, ce qui laisse penser qu'un embryon de confédération et d'appartenance commune a existé. Les gaulois ont aussi laissé un héritage dans certains domaines. Ils préfigurèrent par exemple la centralité de la guerre dans la société qui trouva sa continuité dans l'Occident médiéval. Aussi, leur vie de cité n'avait pas grand  chose à envier à celle des Romains ou des Grecs : l'homme libre gaulois participe aux assemblées, vote, paye des impôts et fait son service militaire.
Les Gaulois nous ont également transmis notre paysage : ils étaient loin d'être les villageois à la chasse aux sangliers comme dans les albums de Goscinny et Uderzo. Ils vivaient largement d'une agriculture prospère et efficace grâce à un vrai savoir-faire technique, si bien que les provinces gauloises devinrent des greniers à blé de l'Empire. Bien entendu, les forêts en firent les frais, au grand dam d'Idéfix. Dans l'art du bois et de la métallurgie, les gaulois peuvent être honorés de quelques inventions comme le tonneau ou encore la cotte de mailles. 

Bien évidemment, il ne s'agit pas de faire des gaulois les préfigurateurs de la nation française, auquel cas nous céderions à l'anachronisme. Cependant, il ne faut pas négliger que des éléments de notre passé et même de notre présent leurs sont dus, comme certains toponymes et encore des mots de notre langue.


"Nos ancêtres les Gaulois" : oui, et ?



Venons-en au fin mot de l'histoire. Quand Nicolas Sarkozy utilise l'expression "Nos ancêtres sont Gaulois", il n'a pas complètement tort. mais il ne faut pas seulement acquiescer sans apporter quelques réserves. 

Tout d'abord peut-on résumer la culture, l'héritage de notre Nation au seul sentiment d'appartenance vis-à-vis de nos ancêtres ? Car si la patrie incarne bien le sentiment de communauté avec les pères, la nation est-elle avant tout un projet politique de vie en communauté et donc d'avenir. De même, la nation est une construction évolutive, plus que la patrie. N'oublions pas qui plus est que les Gaulois ont eux aussi des ancêtres, bien qu'ils aient formé une étape importante de l'histoire du territoire sur lequel nous vivons. On ne saurait par exemple oublier l'ancienneté de l'implantation des Basques. De même que les peuples venus moins nombreux et plus récemment ont eu plus d'importance dans la formation de notre culture actuelle. Enfin, n'est-il pas opportuniste de se réclamer des gaulois pour rappeler l'importance de l'assimilation avant de se rattraper comme on peut lorsque la polémique devient gênante ? 

Il faut également éviter l'autre écueil : celui de se crisper ou d'assimiler cette expression à une vision trop réactionnaire de l'histoire et de la nation. Car si certains l'utilisent encore dans un sens dépassé et mythifié, on ne peut en exclure sa vérité partielle, démographiquement comme culturellement. Si l'immigration qui date du XXème siècle est devenue régulière, il n'en fut pas de même pendant toute l'histoire démographique française où les diverses invasions et conflits ne donnèrent lieu qu'à des implantations minoritaires au regard d'une population déjà conséquente. Il faut donc garder le sens des proportions et ne pas sur-relativiser ce qui n'a pas lieu d'être, surtout que cette expression n'exclut pas d'emblée les autres ancêtres que nous possédons aux. 






Vin DEX




Ina
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Le Parisien
« Comptes rendus », Revue historique 2009/1 (n° 649), p. 127-228. DOI 10.3917/rhis.091.0127.







lundi 19 septembre 2016

Le noir dans l'Histoire

On dit souvent que le noir (tout comme le blanc) n'est pas une couleur. Cela découle d'une vision purement scientifique de la couleur, or cette vision n'est pas la plus ancienne et n'est pas non plus nécessaire pour voir les couleurs, les représenter et les comprendre. A ce titre donc, l'auteur Michel Pastoureau répare dès le début une erreur : le noir est bel et bien une couleur dès lors qu'elle fut perçue, utilisée, signifiante, dès le début de l'histoire de l'Humanité. Le noir porte en lui une symbolique variée et changeante, oscillant au grès des périodes entre mise en avant et recul. Ne laissant jamais indifférente, elle fut dès le départ importante dans les sociétés, et souvent ambivalente. Voyons comment la couleur noire et sa perception incarnent bien les mouvements pendulaires des modes, des mentalités et des sensibilités. 



La nuit des temps


On peut utiliser cette expression très commode pour le noir pour la simple et bonne raison suivante : le noir est la première des couleurs. En effet, dans la Bible comme dans les mythologies, le noir, couleur des ténèbres, a précédé les autres couleurs par le fait même qu'elle était présente en raison du vide que se représentent les sociétés antiques (et même nos sociétés) avant toute Création. Et c'est la création même de la Lumière par Dieu (dans la Bible) qui fit émerger son contraire, donnant d'emblée au noir un statut négatif, contraire à la vie. 

Mais si la signification première est inquiétante, le noir ne tarde pas à devenir une couleur "polysémique", en particulier dans la mythologie Egyptienne. En effet, le noir symbolise le limon déposé par le Nil et donnant toute sa fertilité à sa vallée. Chez les Egyptiens, les divinités associées à la fertilité sont ainsi souvent représentées avec la peau noire. 
Cette symbolique se retrouve d'ailleurs chez les savants grecs qui associent aux 4 éléments une couleur : le rouge pour le feu, le vert pour l'eau, le blanc pour l'air et le noir pour la terre. C'est par exemple le cas chez Aristote et cette conception resta tenace, puisque très répandue jusqu'au milieu du Moyen-Age. 

Ce côté "fertile" du noir est confirmée dans la Rome Antique où le noir est la couleur des artisans producteurs. Elle s'inscrit dans la tri-fonctionnalité de cette société, qui se poursuivit pendant tout le Moyen-Age et l'ancien régime dans l'Occident Chrétien, où le blanc est la couleur des prêtres (oratores) et le rouge la couleur des guerriers (bellatores). Cet héritage indo-européen n'a toutefois pas perduré dans le système chromatique qui a connu une recomposition pendant le milieu du Moyen-Age avec l'avènement puis le triomphe du Bleu. 

Revenons à l'inquiétude que provoque le noir. Elle prend son origine dans la peur du noir chez l'homme qui est un animal diurne. Le noir est source de danger, de cauchemar, de monstres et d'inconnu. Mais ce noir fut maîtrisé vers 500 000 ans avant notre ère avec la maîtrise du feu qui permit à l'Homme non seulement de repousser le noir et l'ombre, mais également de le créer par combustion et donc création de pigments à partir de charbon, d'os, d'ivoire... Ce sont ces noirs qui servirent à l'art pariétal. La multiplication des pigments ne cessa de se renforcer avec les civilisations méditerranéennes (Egypte, Proche-Orient, Grèce, Rome), permettant une multiplication des tons de noirs. Il reste cependant très longtemps difficile d'obtenir des noirs profonds et résistants en teinture, art où le rouge était bien mieux maîtrisé. 

Les premiers âge du noir ont donc fait de cette couleur a priori négative et inquiétante une couleur aux significations et usages multiples. Le diversité des tons et des perceptions est visible dans le lexique employé pour le désigner. En effet, si le rouge dispose d'un seul mot pour le désigner, et si le bleu n'en a pas, le noir (comme le blanc d'ailleurs) dispose dans de nombreuses langues anciennes de deux termes pour être désigné. On distingue en effet le noir mat et le noir brillant, le premier étant inquiétant quand le second endosse plus le côté positif et fertile vu auparavant :

-Latin : ater (noir mat) ou niger (noir brillant).
-Haut allemand : swarz (noir mat) ou blach (noir brillant).
-Haut anglais : swart (noir mat) ou blaek (noir brillant).

Dès les origines enfin, le noir symbolise la mort. A l'époque de l'Egypte Pharaonique, c'est la déjà la couleur des rites funéraires, mais pour une raison positive : c'est la promesse de la renaissance. Le noir est également synonyme de péché dès la Bible et la couleur de l'Enfer aussi bien chez les Romains, les Grecs et les premiers chrétiens. La Rome impériale fut d'ailleurs une période de renforcement de l'association du noir à la mort par les débuts du deuil vestimentaire, non seulement le jour des funérailles, mais les temps suivants aussi. Le noir n'est cependant pas la seule couleur usitée, toute couleur sombre pouvant faire l'affaire (gris, brun ou bleu). 

Pour autant, malgré une vision dépréciée du noir, le début du Moyen-Age dû composer avec. D'une part parce que les peuples européens de l'antiquité et des débuts du Moyen-Age (Germains, Scandinaves) ne sont pas complètement convertis et accordent une place importante au noir, couleur du corbeau qui est une animal particulièrement important dès l'Antiquité (y compris chez les Romains d'ailleurs). Ensuite parce qu'il est lui-même une couleur intégrée dans le système noir-blanc-rouge encore inscrit dans les mentalités. C'est donc logiquement que le Christianisme lui accorde une signification plus mesurée : en plus d'être la couleur de l'Enfer et du péché, elle devient aussi la couleur de l'humilité, de la tempérance et de la pénitence, en témoignent les habits monastiques des Bénédictins ou la couleur liturgique de l'Avent et de Carême. Les débuts du Moyen-Age font qui plus est du noir un contraire de plus en plus affirmé du blanc, contrairement à ce qui est le cas dans les mondes plus orientaux, où il est le contraire du rouge. Ceci est visible notamment dans les jeux d'échecs ou les noirs affrontent les blancs en Occident, quand les noirs affrontent les rouges en Orient (Inde, Monde musulman). C'est donc plus le contraste noir/blanc, synonyme de dissimulation et de mensonge, qui est mal vu, que le noir lui-même. 



L'âge sombre du noir


Si le noir avait un sens ambivalent durant toute l'antiquité et les premiers siècles du Moyen-Age, tel ne fut plus le cas avec le Moyen-Age dit "classique", qui représente (comme pour la couleur bleue) un tournant. Le noir entre en effet dans la palette du diable pour quelques siècles.

L'on retient en effet à cette époque essentiellement le "mauvais noir", celui qui symbolise le péché, la souffrance, la terreur et l'obscurité. Bien que la Bible y soit pour quelque chose, ce n'est pas tant les paléochrétiens qui l'ont érigé en couleur du mal que les Pères de l'Eglise. L'image du diable et de l'Enfer, déjà présente dans le Nouveau Testament, connut en effet un développement et les traits de Satan (bien que ce nom soit moins utilisé que le mot "diable") se précisèrent. L'art Roman donna également une impulsion particulière à cette iconographie pessimiste au travers des scènes de Jugement Dernier de plus en plus représentées sur le tympan des Eglises. Noir et rouge, le Diable est la créature qui entraîne cette profonde aversion pour le noir. Mais elle entraîne avec elle d'autres qui par la même occasion étaient des créatures vénérées par les religions païennes : le corbeau, l'ours et le sanglier gagnent une réputation des plus déplorables en étant associés à la couleur noir par leur pelage ou leur plumage, mais également pour les deux derniers à leur habitat obscur ou profond. 


Dans son sillage, le noir entraîne avec lui toutes les teintes sombres des autres couleurs, y compris le bleu qui commence sa percée seulement au XIIème siècle. Le diable a donc même été représenté en bleu ou en vert : c'était cohérent avec la vision de l'époque dès lors que les teintes utilisées étaient sombres. 

Le "bon noir" fut donc un temps oublié, mais c'était sans compter l'intense réflexion sur la couleur qui scinda les ecclésiastiques en deux entre tenants de la couleur comme lumière, et donc d'essence divine, et les tenants de la couleur comme matière, et donc d'essence non divine. Les premiers, incarnés par Pierre le Vénérable et les Clunisiens, sont chromophiles, tandis que les seconds, moins nombreux, sont représentés par Bernard de Clairvaux et son ordre cistercien. Aucun de ces ordres n'est vraiment favorable au noir en tant que telle mais les premiers restèrent fidèles au noir pénitent de leur tenue quand les seconds intériorisèrent son assimilation au Diable et au péché et firent le choix d'une tenue non teintée (donc grisâtre) puis blanche (plus ou moins), par pur esprit d'opposition au luxe Clunisien. A ce sujet, les débats et échanges épistolaires furent extrêmement tendus sans pour autant permettre une résolution de la question, mais ils entraînèrent un renforcement du contraste noir-blanc dans des mentalités autrefois plus habituées au contraire blanc-rouge. 

La fin du Moyen-Age permet au noir de sortir peu à peu de son caractère exclusivement négatif, en même temps que le bleu se fait une place dans un système chromatique nouveau. Les armoiries en furent le tremplin bien que le noir fut peu à peu supplanté par le bleu. Dans l'héraldique, le noir est désigné par le mot "sable". On peut déjà voir dans ce mot un qualificatif mélioratif : celui-ci vient des langues slaves pour désigner la fourrure de la martre zibeline, d'un noir profond et cher, et qui fut commercialisé principalement de Russie et de Pologne vers l'Occident. Présente dans les six couleurs de l'héraldique, le noir en profita pour conserver sa place de couleur, sans être ni la plus visible, ni la plus rare du les blasons (environ 15 à 20 pour cent l'utilisent). Sa revalorisation est visible par le fait même qu'elle apparaisse sur les armoiries du Saint Empire Romain Germanique à partir du milieu du XIIème siècle (d'or à l'aigle de sable). Le noir est également présent dans les codes de la chevalerie : un chevalier noir dans la littérature médiévale représente souvent un chevalier voulant masquer son identité sans être forcément mauvais, ce qui n'est pas le cas du chevalier rouge. Le noir n'est pas pour autant débarrassé de ses significations précédentes, mais se pare d'une nouvelle : le secret, l'incognito. Le noir est dans un court entre-deux qui prépare son retour. 

 

De retour des ténèbres


La fin du Moyen-Age est une période de renouveau pour la couleur noire. Les profonds troubles et les mutations connues à partir du XIVème siècle auraient pu laisser penser que le noir continuerait d'être associé à la mort, l'angoisse et les ténèbres. Si la couleur ne perdit pas totalement ces significations, elle poursuivit néanmoins sa reconquête de significations plus positives et d'une place sociale plus prestigieuse. Un des phénomènes historiques responsables de ce regain est les lois somptuaires, déjà évoquées dans l'histoire du Bleu. En effet, la fin du Moyen-Age connut dans l'Occident un ensemble de décisions, variables selon les territoires, qui avaient pour objectif de limiter l'usage de certaines matières prestigieuses dans les usages vestimentaires du fait de leur fort coût (en particulier certaines teintes de bleu ou de rouge). Ces lois furent également l'occasion d'une ségrégation par le vêtement, chaque catégorie de la population devant se limiter à certaines couleurs. Dans ce contexte, le noir connu une ascension grâce à une catégorie principalement : le patriciat urbain (la bourgeoisie). En effet, voulant contourner ces lois, ils demandèrent aux teinturiers toujours plus de profondeur et de densité pour s'habiller en noir, ce que les teinturiers du bleu réussirent progressivement. Ainsi les différentes catégories de la bourgeoisie, des universitaires aux juristes en passant par les riches marchands, permirent à la couleur noire de gagner en dignité tout en respectant les interdits et obligations vestimentaires. Le noir devint synonyme de dignité, de tempérance et de vertu, d'austérité. Plus tard, ce sont même les membres les plus éminents de la noblesse qui suivent ce mouvement en développant un goût particulier pour le noir : les ducs Italiens (Milan, Urbino,...), la cours de Charles VI en France, Richard II d'Angleterre, Jean Sans Peur et son fils Philippe le Bon pour la Bourgogne, les Habsbourg en Espagne.

La fin du Moyen-Age permit aussi au noir de devenir plus positif du point de vue de la couleur de peau. En effet, pendant très longtemps, les peaux sombres et noires furent associées aux ennemis, synonymes de tous les traits de caractère négatifs. Cependant, plusieurs exemples montrent que ces jugements s'atténuent avec les XIIIème et le XIVème siècles, puisque des personnages de la vie religieuse sont désormais représentés avec une peau sombre, sans perdre leur côté positif. C'est notamment le cas du Prêtre Jean, ce chrétien africain que cherchent les occidentaux. C'est aussi le cas de la Reine de Saba et du roi mage Balthazar, dont l'africanité est désormais mise en valeur par sa peau sombre. Saint Maurice également devient l'archétype de l'Africain Chrétien, ce qui est loin d'être anodin tant son prestige est grand (il est en effet le saint patron des teinturiers et des chevaliers). Tous ces exemples sont également liés à la vocation universaliste de la Chrétienté.

La forte percée du noir que nous avons pu voir a également été l'occasion d'une mise en avant temporaire de deux autres couleurs : le violet et le gris. Autrefois des "sous-noirs" peu valorisés, ces couleurs gagnèrent en beauté grâce aux progrès des teinturiers. Le violet revint d'ailleurs à des tons plus rouges et pourpres, rappelant son ancienne symbolique antique. Le gris devient quant à lui plus lumineux et uni, devenant ainsi la couleur de l'espoir avant de redevenir discret dès le début de l'époque moderne.



Affirmation et exclusion


On l'a vu précédemment le noir redevint une couleur qui compte à l'occasion de la fin du Moyen-Age. L'époque moderne confirma cette place tout en préparant l'exclusion du noir de l'ordre des couleurs. Plusieurs phénomènes historiques ont favorisé cette évolution contrastée du noir jusqu'au XVIIème siècle. 

Tout d'abord, si la fin du Moyen-Age mit en avant le noir, la transition de la Renaissance et de la Réforme a confirmé l'importance du noir. En effet, l'imprimerie permit l'avènement d'un monde en noir et blanc symbolisé par deux supports : le livre imprimée et l'image gravée. Deux supports que l'Humanisme et la Réforme utilisèrent massivement. L'encre de plus en plus noire et les pages de livres toujours plus blanches augmentent le contraste et l'association de ces deux couleurs, prenant toujours plus la place des images et enluminures colorées du Moyen-Age. D'autant plus que ces supports issus de l'imprimerie étaient plus résistants que leurs prédécesseurs médiévaux. Ce manque de couleurs dans ces supports fut compensée par les hachures et textures codifiées pour représenter certaines couleurs, en particulier pour représenter l'héraldique. Faire de la couleur à partir de noir et de blanc participa donc à une lente évolution de la perception du noir et du blanc, de moins en moins considérés comme des couleurs (ce que certains peintres de la Renaissance affirmèrent les premiers). Néanmoins, ces systèmes ne furent jamais alignés dans tous les pays ni donc efficaces pour représenter la couleur. 

Le noir fut d'autant plus mis en avant en ces temps de Réforme Protestante : en effet, les réformateurs furent les continuateurs des "mouvements" pro-noir et chromophobes déjà observés pendant le Moyen-Age. Le noir et les couleurs sombres, synonymes d'humilité et de pénitence, sont les seules acceptées et devinrent les couleurs de référence au moins jusqu'au XIXème siècle pour la garde-robe de toutes les classes sociales. Cela ne fut guère différent pour les catholiques, car même si par l'Art Baroque, la Contre-Réforme remit à l'honneur les couleurs (notamment vives) et le contraste, il en fut autrement pour les vêtements où tous les chrétiens se rejoignent. Le noir prit également définitivement la connotation du deuil alors que d'autres couleurs sombres voire même le rouge ou le blanc, étaient auparavant utilisées. 

Le XVIIème siècle fut celui du grand écart pour le noir. Certes, cette couleur "va au teint" de ce siècle sombre, pessimiste et difficile où les populations sont angoissées, superstitieuses et malheureuses. Mais le noir reprend une connotation négative en étant systématiquement associés aux procès en sorcellerie, aux malédictions, au diable. C'est à cette époque que les animaux noirs sont les plus craints et de là naissent certaines de nos superstitions actuelles (chat noir, corbeau...). Le sombre est confirmé dans les gardes-robe (représentant la majorité des habits selon les inventaires après décès) comme dans les pièces, décorations...
Bien que très utilisé, visible et signifiant, le noir tombe toutefois dans un nouveau statut : celui de non couleur. Ce sont les nouvelles conceptions scientifiques qui entraînent un tel changement. Le classement des couleurs évolue avec François d'Aguilon ou encore Robert Fludd. Mais ce sont surtout les observations de l'arc en ciel qui bouleversent l'ordre des couleurs et celles-ci sont unanimes : le noir n'y est jamais présent, ce que confirma d'ailleurs Isaac Newton en définissant le spectre des couleurs comme la décomposition de la couleur blanche. De là vinrent les couleurs "primaires" et "secondaires", différentes de ce qu'entendaient par ces expressions les peintres. De ces couleurs, le noir et le blanc sont exclus, et plus encore le noir, n'étant pas concerné par ces observations, au contraire de son opposé.



Les noirs


La fin du livre décrit sur environ trois siècles ce qu'a déjà connu le noir pendant tout son passé : une oscillation entre le négatif et le positif, le présent et l'absent. Le noir revêt alors des significations toujours plus variées et vogue entre le devant et l'arrière de la scène des couleurs au grès des modes, événements et phénomènes historiques. 
Le XVIIIème siècle est d'abord une période de léger retrait du noir. En effet, il semblerait que les découvertes de Newton aient permis un pas décisif vers la victoire du camp des "couleurs" dans le débat entre couleur et dessin chez les peintres. Le fait de pouvoir maîtriser la couleur scientifiquement la rend plus compatible avec la raison, moins émotionnelle, séductrice et mensongère. Trois couleurs prennent le pas sur les autres : le rouge, le bleu et le jaune. 
Le siècle des Lumières  ne peut qu'être celui des couleurs par rapport au noir. Les tons foncés reculent au profit des tons clairs, colorés, exotiques et pastels : bleus, roses, jaunes, gris, au moins pour les classes aisées. Le blanc de la dentelle s'affirme aussi, tout comme le vert et l'idée de mélange chromatique. Le noir recule donc au profit d'une grande diversité de couleurs claires. Cela s'observe également dans les arts (les courants baroque et rococo) ainsi que dans le théâtre où le noir est abandonné. C'est même à cette époque que, dans la vie agricole, les porcs deviennent roses par croisement avec des races asiatiques. 

La Révolution Française met cependant un terme au recul du noir. L'exotisme en lien avec la colonisation et l'esclavage entraîne un changement de nom : ceux-ci ne sont plus nommés "Maures" mais "Nègres" ou "Noirs". L'homme noir apparaît plus en littérature sans pour autant que cela n'améliore sa condition sociale, l'esclavagisme restant majoritaire. 
Le noir gagne aussi du prestige avec le Romantisme. Alors que celui met en valeur le jaune et le bleu dans un premier temps, notamment avec Goethe et Novalis, il permet ensuite au XIXème siècle un retour du noir, qui s'allie mieux aux émotions sombres et aux héros instables et angoissés du romantisme. La mort est en effet très présente à l'esprit de ces héros et les romans "Gothiques" anglais s'imprègnent de noir. Interviennent aussi dans ces romans des personnages et thèmes habituels du noir : sorcières, diable, fantastique, cimetière... 

Si le XIXème siècle est aussi la couleur du noir, c'est également que l'industrialisation en est l'emblème. En effet, avec le charbon, le pétrole, le chemin de fer, le bitume, l'acier... les paysages urbains deviennent de plus en plus sombres. Le monde souterrain se développe (métro, mines) et les peaux autrefois cuivrées des paysans se noircissent ou deviennent grisonnantes pour les ouvriers (ce qui explique le développement du bronzage pour s'en démarquer). Le noir est également toujours plus dominateur dans la société capitaliste, cette couleur incarnant l'autorité, le sérieux et le travail. Elle reste d'ailleurs la couleur des uniformes jusqu'aux années 1920. Les premiers objets de consommation s'inscrivent dans des tons sombres dont le noir fait partie. Michel Pastoureau y voit la marque de l'éthique protestante, majoritaire dans le capitalisme de l'époque. 

Si les peintres impressionnistes tentent de faire reculer cette mode en imposant le contraste et la couleur, cela ne suffira pas à empêcher la constitution d'un monde en noir et blanc dans lequel la photographie se fait le relais de la gravure, si bien que les photographies en couleur, bien qu'existantes à partir des années 1950, n'incarnent pas autant la vérité et l'exactitude que le noir et blanc. Il en est de même pour le cinéma, dont l'esthétique fut longtemps liée au noir, couleur moderne et vraie. Le procédé Technicolor, bien qu'existant déjà vers 1915, fut loin de faire l'unanimité avant la deuxième partie du XXème siècle, notamment parmi les cinéphiles. On peut encore lier cela à la moralité, la couleur incarnant la frivolité et l'indécence. Quant à la mode et au luxe, ils firent du noir leur couleur phare, incarnant l'élégance et la créativité, comme avec Coco Chanel et sa "Petite robe noire" en 1926. 

On le voit, le XIXème et le début du XXème siècle sont dominés par le noir, couleur omniprésente de l'establishment. Le paradoxe est qu'elle est également la couleur des rebelles, des blousons noirs aux Black Panthers en passant par les pirates et anarchistes. Mais cette couleur est également reprises par des mouvements conservateurs voire réactionnaires : l'Eglise, le fascisme, la SS... Au final, le noir perd petit à petit son caractère transgressif mais également sa domination, les couleurs redevenant plus nombreuses depuis plusieurs décennies et lui disputant même l'incarnation de l'autorité. Tout cela est sans doute le signe que le noir a fini par se stabiliser, devenant ainsi une couleur moyenne, une couleur comme les autres. 




Vin DEX




samedi 16 juillet 2016

De la couleur bleue

Bonjour à tous, 

Petit détour culturel et historique en ce début d'été. Espérons au passage que cet article nous porte chance en nous amenant un ciel bleu durable pour ces vacances. 

Pour beaucoup de personnes, "l'Histoire, c'est des dates" ou encore "l'Histoire c'est la guerre". Si les programmes scolaires y sont pour beaucoup dans cette perception assez lourde de l'Histoire, nous allons tenter (comme le plus souvent) d'apporter un tournant plus culturel, concret, voire curieux à la passion française. J'ai trouvé à ce titre que le résumé du livre Bleu, Histoire d'une couleur, de Michel Pastoureau, était intéressant. Cela peut paraître curieux au premier abord : comment peut-on faire l'histoire des couleurs alors même que notre représentation du passé se fait souvent en noir et blanc ? Comment les couleurs peuvent-elles avoir une histoire alors qu'elles sont liées à des lois physiques constantes dans l'histoire ? Ce sont ces évidences qu'il convient d'écarter pour mieux pénétrer dans la fabuleuse histoire de cette couleur, passée de l'indifférence ancienne au consensus de l'occident contemporain...




Les origines : le bleu inexistant ? 



Pour commencer son exposé chronologique, Michel Pastoureau nous rappelle que le bleu n'était pas forcément en odeur de sainteté aux origines de l'histoire de l'Humanité. Les peintures rupestres et l'art pariétal nous montrent essentiellement l'utilisation de tons rouges, noirs, ocres, blancs ou encore jaunes par les hommes préhistoriques. De même, dès lors que les premières activités tinctoriales se sont développées entre le 6ème et le 4ème millénaires avant Jésus-Christ, la principale couleur dans laquelle les européens teintaient leurs tissus était le rouge, à l'aide de colorants naturels comme la garance ou le kermès. Les plantes tinctoriales pour le bleu existent bien entendu : elles sont notamment utilisées par les Celtes et les Germains (Guède) ou encore au Proche Orient (Indigo). Mais elles ne semblent pas du tout dominantes pendant l'antiquité greco-romaine.

Tout cela vient d'une perception tout à fait différente des couleurs chez ces civilisations fondatrices. Ces sociétés utilisent un système de trois couleurs pour codifier et colorer : le noir, le blanc et le rouge. Il s'agit d'un système dont le blanc (représentant la pureté d'un tissu) est opposé au rouge (pour la densité de sa coloration) et au noir (sa sombreur, son impureté). Dans ce système, le bleu, le jaune ou encore le vert n'ont pas vraiment leur place. Pour confirmer cette tendance, Michel Pastoureau nous indique qu'en latin, les mots coloratus (coloré) et ruber (rouge) sont des synonymes. Autrement dit la couleur par excellence est le rouge. Le bleu quant à lui, ne bénéficie pas d'un terme spécifique et récurrent le définissant dans le grec ou le latin. Il peut être désigné par des mots qui sont également utilisés pour désigner le vert voire le gris ou le noir. Cette imprécision lexicale concernant le bleu se prolongea assez longtemps pendant les premiers siècles du Moyen Age avec le latin médiéval. Il démontre un chose fondamentale : pendant l'Antiquité, le bleu n'est pas encore une couleur, simplement parce qu'elle n'a pas été construite par les civilisations antiques, ni doté d'un rôle social, symbolique ou culturel important. Ce constat étonnant a même amené des philologues du XIXème siècle à se demander si les anciens voyaient bien cette couleur. Question qui ne fait plus débat aujourd'hui : aucune évolution n'a eu le temps de se faire entre notre temps et celui des anciens concernant la vision des couleurs.

En réalité, les Grecs et Romains anciens percevaient bel et bien cette couleur, mais elle leur inspirait au mieux l'indifférence, au pire le rejet. Pour les grecs, c'est une couleur de fond, la couleur de l'enfer et une couleur ingrate physiquement (avoir les yeux bleus était un équivalent des cheveux roux et de l'obésité, puisque cela signifiait soit qu'on était une femme de petite vertu, soit qu'on était un homme efféminé). Chez les Romains, c'est la couleur des barbares qui selon Jules César, s'en enduisent pour effrayer leurs ennemis.  Ils n'avaient probablement pas tout à fait tort puisque le nom même de cette couleur bien de langues germaniques et de l'arabe, ayant introduit les termes "blavus" et "azureus" au latin. Par ailleurs, les Romains utilisaient souvent le bleu comme couleur de deuil.

Même si de nos jours, le bleu est une couleur qui d'un point de vue religieux est associée à la vierge, les débuts du Christianisme n'ont pas permis l'émergence du bleu. La bible mentionne assez peu cette couleur. Son usage reste assez timide (sauf pendant quelques siècles chez les Francs), car le trio "blanc-noir-rouge" est solidement ancré dans les mentalités, les usages et les techniques. C'est assez logiquement que l'époque carolingienne, souhaitant renouer avec l'Empire Romain, maintient l'usage préférentiel de ces couleurs. Par ailleurs, la couleur privilégiée par les pratiques liturgiques chrétiennes des premiers siècles est le blanc, symbole de pureté. Cependant, du fait de la difficulté technique d'obtenir des tissus blancs purs, d'autres couleurs ont également été utilisées : l'or, le rouge, le violet et le gris. Le XIIème siècle apporte un peu de clarté à ce sujet grâce à certains traités comme celui du liturgiste Hugues de Saint Victor. Le blanc signifie selon lui la pureté et l'innocence quand le noir est la couleur de la pénitence et de l'abstinence et le rouge celle du sang, de la passion et du martyr. Le violet est quant à lui une sorte de semi noir et le vert est une couleur moyenne, ordinaire. La signification même de ces couleurs est assez rapidement reprise et calquée sur le calendrier liturgique, de plus en plus précis et "officiel", sous l'influence du pape Innocent III et son traité sur la messe (rédigé entre 1190 et 1198). Mais le bleu n'y prend pas part, arrivé trop tard, ce qui fait de cette couleur la grande absente des couleurs liturgiques et soutanes de nos prêtres. Mais le succès du bleu était en préparation... 


Le tournant du "Beau Moyen Age"




Le "Beau" Moyen-Age est une expression utilisée par l'historien romantique Jules Michelet au XIXème siècle, pour désigner les siècles suivant l'an Mil (du XIème au XIIIème siècle en particulier). Si l'Occident a connu une phase de progrès réguliers dans de nombreux domaines pendant ces trois siècles, c'est aussi à ce moment que le bleu a commencé à devenir plus présent. Et son émergence n'entraîna pas moins que la recomposition du système et de la perception des couleurs. 

Le bleu commence en effet une percée à la fin du XIIème siècle : il est de plus en plus utilisé dans les vitraux, l'émail, la peinture et les étoffes. Sa teinte passe d'un bleu sombre à l'époque carolingienne à un bleu plus lumineux. Au-delà de ses évolutions et de son affirmation, ce sont plusieurs raisons qui vont lui donner plus d'importance. 
Tout d'abord, des religieux "chromophiles" (qui aiment la couleur et défendent sa présence dans l'église) comme Suger vont porter le bleu et développer sa présence et son utilisation avec la construction de l'Abbaye de Saint-Denis. Selon le célèbre abbé Clunisien, rien n'est trop beau pour Dieu, et le bleu, symbole de lumière divine, est de plus en plus usité dans les vitraux, notamment dans le style gothique. La Sainte-Chapelle, construite à la demande de Saint-Louis entre 1242 et 1248 pour accueillir les reliques de la Passion, en est le témoignage le plus éclatant, flamboyant et somptueux. Toujours en rapport avec la religion, le bleu devient également à cette époque un attribut de la Vierge Marie et du culte marial, celle-ci étant de plus en plus représentée vêtue d'un manteau bleu. 

-Chapelle haute de la Sainte-Chapelle. Paris-

Le deuxième "fer de lance" du bleu fut à la fois politique, social et symbolique : il s'agit de l'héraldique. Nommée "azur" dans le vocabulaire de l'héraldique (la science des blasons), la couleur bleue y a fait une progression fulgurante. Elle n'était en effet présente que dans 5 pour cent des blasons en 1200 pour être sur 30 pour cent de ceux-ci deux siècles plus tard en 1400. Michel Pastoureau note que cette progression se fait en particulier dans l'Est de la France, les Pays-Bas, l'Italie du Nord et qu'elle remplace bien souvent le "Sable" (ou noir). Dans la littérature chevaleresque, le bleu apparaît à partir du XIIIème siècle et reflète souvent la fidélité d'un chevalier. Il est même la couleur du roi Arthur. Ces évolutions se font également en parallèle d'un essor du bleu royal sous l'impulsion des Rois de France : celui-ci est dès avant le XIIème siècle le seul souverain à arborer des armoiries bleues, en hommage à la Vierge protectrice du royaume et de la dynastie. Les sacres, fêtes, cérémonies et rituels attachés à la personne du Roi (toujours plus sacralisée) ne font que renforcer cette tendance à l'utilisation du bleu, ce qui incite à l'imitation chez les grandes familles de nobles. Quant Saint Louis s'habille en bleu, ce sont tous les nobles qui souhaitent eux-aussi se parer de la couleur mariale. 

La troisième raison pour laquelle le bleu s'affirme est technique et répond aux deux autres. En effet, Michel Pastoureau rappelle bien que la technique, l'offre, répond à la demande en matière de couleurs. C'est donc chez les teinturiers que s'est préparée la recette du succès pour la couleur bleue. Pendant le XIIIème siècle, de nombreuses régions se sont spécialisées dans la culture de la guède, cette plante permettant d'obtenir le pastel (non sans une longue et coûteuse transformation). Ce fut le cas de la Normandie, la Picardie, la région de Séville ou encore celle de Glastonbury. Toulouse et Erfurt devinrent même les capitales du Pastel grâce au commerce de ce colorant. Et les hommes du Moyen-Age ne s'y trompent pas : le succès du bleu semble réellement être perçu par les contemporains de l'époque, notamment par les conflits qu'il suscite. L'essor du bleu bouleverse la hiérarchie des couleurs et concurrence fortement le rouge, en particulier dans le domaine des vêtements et étoffes. Le bleu est de plus en plus la couleur dans laquelle les teinturiers doivent réaliser leur chef-d'oeuvre pour devenir maître et les teinturiers rouges tentent de discréditer le bleu en l'associant au diable. Les conflits ont par ailleurs éclaté entre teinturiers et autres métiers souhaitant également prendre en charge des teintures. Les mentalités actent d'ailleurs cette nouvelle domination du bleu en évoquant "l'empereur des couleurs".

Le Beau Moyen Age n'est pas seulement important pour l'émergence du bleu. Il a également été l'occasion d'un bouleversement de la perception des couleurs, de tout le système de hiérarchisation et de représentation par les couleurs. D'un système à trois (Noir, Blanc et Rouge), on passe à un système à six couleurs : Bleu, Vert, Noir, Rouge, Jaune et Blanc. Et dans ce nouveau système, le bleu devient le contraire du rouge.


Durabilité d'une couleur devenue morale



A la fin du Moyen-Age, le bleu semble donc avoir fait l'essentiel : c'est une couleur qui a été construite, a émergé, avant de dominer la nouvelle perception sociale et symbolique des couleurs. Le XIVème et le XVème siècle, plus sombres et chaotiques que les précédents, furent l'occasion de tester la résistance de la nouvelle couleur. 
Car en effet, la morosité démographique, économique et sociale fait la part belle à une couleur qui revient particulièrement : le noir. Deux raisons à cela : les progrès des teinturiers sur les teintes sombres et les lois somptuaires de la fin du XIVème siècle. Ainsi, dès après la peste noire, et encore plus vers 1360, des lois sont faites pour limiter les dépenses en vêtements (ce qui est vu comme improductif), prévenir la hausse des prix, stimuler les productions locales et mettre en avant la modestie et la vertu. Cela touche particulière le rouge, couleur criarde et parfois luxueuse, comme l'écarlate de Venise. Ces siècles sont aussi ceux de l'amplification d'un mouvement de discrimination par la couleur déjà entamé dès le XIIIème siècle : il est de plus en plus courant et recommandé de porter des tissus ou vêtements de la couleur correspondant à la catégorie dont on fait partie. Ainsi le blanc et le noir peuvent être destinés aux misérables, pauvres et lépreux (ainsi que le rouge pour ces derniers) ; le rouge représente la couleur des bourreaux ; le jaune est réservé aux faussaires, hérétiques et juifs ; et le vert souvent portés par les bouffons, jongleurs et musiciens. Il faut toutefois bien nuancer sur la symbolique des couleurs qui varie beaucoup selon les régions et pays. 

Mais de ce mouvement moins favorable aux couleurs, le bleu sort intact : d'une part c'est la seule couleur n'ayant jamais servi à discriminer ; d'autre part, la Réforme protestante a également vu en cette couleur une des rares acceptables moralement.

Concernant la couleur, la Réforme protestante n'est pas vraiment originale ni franchement favorable au bleu. En effet, la plupart de ses auteurs (Luther, Zwingli, Calvin...) renouent avec la "chromophobie" des cisterciens, voyant en elle l'oeuvre de la matière et de la fraude. Le rouge est particulièrement visé : c'est assez étonnant quand on sait que les protestants souhaitent renouer avec le christianisme des premiers siècles qui usait du rouge. Cette couleur n'est plus tant celle du sang du Christ et de la passion que celle de Rome, nouvelle Babylone. Ainsi, les protestants recommandent dans les vêtements et en peinture des couleurs sobres : bleu, noir, gris et blanc, vues comme peu luxueuses et vertueuses. Ce ne fut pas sans conséquence sur la palette de couleurs chez les peintres protestants et Rome ne manqua pas de réagir à cela en mettant en avant la couleur dans l'art Baroque où le bleu est très présent, souvent associé à l'or.

Le bleu est donc toujours plus important dans le système des couleurs et les Temps Modernes confirment cette place. Les XVIIème et XVIIIème siècles ne changent rien à cela mais apportent les nouveautés scientifiques qui bouleversent la vision des couleurs : mélanges, couleurs primaires et secondaires, apparaissent. Le nouveau système favorise le bleu, le rouge et le jaune. 


Le consensus bleu s'élargit



Entrons à présent dans la dernière période, celle de la "couleur préférée" selon Michel Pastoureau. Le parcours du bleu est déjà long mais l'époque allant de la fin du XVIIIème siècle à nos jours charge le bleu d'une symbolique fournie, multiple et consensuelle qui font d'elle la couleur la plus appréciée dans l'occident. Quelques faits marquants ont permis cela. 

Tout d'abord, le bleu s'est encore diversifié : en effet, le colorant indigo, moins cher que le pastel grâce à sa provenance coloniale, a permis d'améliorer encore les teintes bleues, et de mieux les faire tenir. Le bleu de Prusse fut lui également un progrès dans la peinture et les colorants synthétiques ont fait leur apparition à la fin du XIXème siècle, pendant les Révolutions Industrielles. Cette diversité est visible dans le langage dès le XVIIIème siècle, puisqu'en 1765, il existe pas moins de 24 termes pour désigner les nuances du bleu. Aussi, tout cela permet au bleu de confirmer sa première place dans le classement des couleurs les plus portées, que cela soit le bleu terne des paysans, le bleu des ouvriers, ou le bleu clair très à la mode chez les nobles au XVIIIème siècle. Cet état de fait s'est d'ailleurs encore amplifié au XIXème et au XXème siècle avec la diffusion du blue jean et l'utilisation massive d'uniformes bleus (policiers, pompiers, marins...). 


Ensuite, le bleu est devenu de plus en plus approprié culturellement. Le Romantisme y est d'ailleurs pour quelque chose, ayant utilisé cette couleur à de nombreuses reprises. Goethe habille son héros Werther en bleu et jaune et lance la mode du bleu dans les années 1780. Il a même écrit un traité sur les couleurs en 1810 : Zur Farbenlehre, dans lequel il traite la couleur selon un point de vue scientifique (peu rigoureux) et culturel et social. Selon lui, l'association bleu-jaune refléterait l'harmonie chromatique absolue. C'est aussi chez les Romantiques qu'apparaît la "Fleur bleue" (Heinrich von Ofterdingen de Novalis), représentant le passage entre le chaos du réel et le monde spirituel. Le bleu est donc associé à l'amour, la mélancolie, le rêve et la poésie. Il est d'ailleurs intéressant de relever que le Romantisme et son ode au bleu est comme une réponse au Moyen Age, période majeure pour le bleu et centre d'intérêt de ce courant littéraire. 
Le bleu adopte au XIXème siècle d'autres connotations en lien avec l'amour : celui d'ivresse, de l'esprit floué, en particulier aux Etats-Unis qui voient l'émergence du Blues (contraction de "Blue Devils") dans les années 1870. 

Enfin, le bleu a également pris une dimension résolument politique. En effet, le bleu est présent dans trois drapeaux majeurs de la fin des temps Modernes : celui du Royaume-Uni, celui des Etats-Unis (contre-drapeau du précédent selon Michel Pastoureau) et celui de la France (inspiré donc des deux précédents). Certes, le blanc et le rouge complètent ces drapeaux à chaque fois tricolores et cette association connut un gros succès politique et social à la fin du XVIIIème siècle, mais elle mit particulièrement en avant le bleu comme la première des trois pour le cas français. Le sens du drapeau peut d'ailleurs encore être discuté, mais le bleu a en tous les cas été utilisés dès les débuts de la Révolution Française pour les cocardes républicaines, le drapeau et les uniformes militaires. Celui-ci n'est d'ailleurs pas sans rappeler une certaine continuité avec l'Azur des capétiens du Moyen-Age. Et si le rouge refait une petite apparition à partir de 1829 dans le pantalon de nos soldats (pour être moins dépendant du Royaume-Uni en indigo), il finit par être chassé par l'uniforme bleu horizon de 1915, moins voyant.
Politiquement donc, le bleu est d'abord la couleur du progrès et de l'esprit révolutionnaire, mais il connaît un décalage lorsque le rouge le concurrence, notamment avec le socialisme puis le communisme. Il devient donc rapidement la couleur des centristes, libéraux, conservateurs et de la droite républicaine, comme en témoigne la chambre "Bleu horizon" de 1919, dans laquelle les députés de droite et anciens combattants étaient largement majoritaires. On dirait donc que le bleu suit l'évolution des Républicains du fait du sinistrisme de l'échiquier politique français. 





Tout cela nous conduit donc à une situation de domination du bleu. L'occident est presque une civilisation du bleu : c'est la couleur préférée de plus de 50 pour cent des occidentaux, loin devant le vert (20 pour cent), le blanc et le rouge (8 pour cent). L'inversement des valeurs dont il a profité au cours de l'histoire l'a rendu dominateur par son caractère consensuel (symbolique multiple et peu marquée), rassembleur et rassurant. Quoi de plus banal que d'aimer le bleu, de s'habiller en bleu ? On le sent, c'est presque la conformité de nos sociétés et leur froideur qui ressort dans cette préférence dont le sens a bien évolué. 
Cependant, comme le rappelle l'auteur, les couleurs sont le résultats d'une construction et d'une perception sociale. Il convient ainsi de rappeler qu'au Japon, c'est le Blanc, le Noir puis le Rouge qui sont en tête des préférences, quant en Afrique, la vision des couleurs dépend de multiples paramètres (densité, humidités, rugosité,...). 




Vin DEX