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lundi 19 septembre 2016

Le noir dans l'Histoire

On dit souvent que le noir (tout comme le blanc) n'est pas une couleur. Cela découle d'une vision purement scientifique de la couleur, or cette vision n'est pas la plus ancienne et n'est pas non plus nécessaire pour voir les couleurs, les représenter et les comprendre. A ce titre donc, l'auteur Michel Pastoureau répare dès le début une erreur : le noir est bel et bien une couleur dès lors qu'elle fut perçue, utilisée, signifiante, dès le début de l'histoire de l'Humanité. Le noir porte en lui une symbolique variée et changeante, oscillant au grès des périodes entre mise en avant et recul. Ne laissant jamais indifférente, elle fut dès le départ importante dans les sociétés, et souvent ambivalente. Voyons comment la couleur noire et sa perception incarnent bien les mouvements pendulaires des modes, des mentalités et des sensibilités. 



La nuit des temps


On peut utiliser cette expression très commode pour le noir pour la simple et bonne raison suivante : le noir est la première des couleurs. En effet, dans la Bible comme dans les mythologies, le noir, couleur des ténèbres, a précédé les autres couleurs par le fait même qu'elle était présente en raison du vide que se représentent les sociétés antiques (et même nos sociétés) avant toute Création. Et c'est la création même de la Lumière par Dieu (dans la Bible) qui fit émerger son contraire, donnant d'emblée au noir un statut négatif, contraire à la vie. 

Mais si la signification première est inquiétante, le noir ne tarde pas à devenir une couleur "polysémique", en particulier dans la mythologie Egyptienne. En effet, le noir symbolise le limon déposé par le Nil et donnant toute sa fertilité à sa vallée. Chez les Egyptiens, les divinités associées à la fertilité sont ainsi souvent représentées avec la peau noire. 
Cette symbolique se retrouve d'ailleurs chez les savants grecs qui associent aux 4 éléments une couleur : le rouge pour le feu, le vert pour l'eau, le blanc pour l'air et le noir pour la terre. C'est par exemple le cas chez Aristote et cette conception resta tenace, puisque très répandue jusqu'au milieu du Moyen-Age. 

Ce côté "fertile" du noir est confirmée dans la Rome Antique où le noir est la couleur des artisans producteurs. Elle s'inscrit dans la tri-fonctionnalité de cette société, qui se poursuivit pendant tout le Moyen-Age et l'ancien régime dans l'Occident Chrétien, où le blanc est la couleur des prêtres (oratores) et le rouge la couleur des guerriers (bellatores). Cet héritage indo-européen n'a toutefois pas perduré dans le système chromatique qui a connu une recomposition pendant le milieu du Moyen-Age avec l'avènement puis le triomphe du Bleu. 

Revenons à l'inquiétude que provoque le noir. Elle prend son origine dans la peur du noir chez l'homme qui est un animal diurne. Le noir est source de danger, de cauchemar, de monstres et d'inconnu. Mais ce noir fut maîtrisé vers 500 000 ans avant notre ère avec la maîtrise du feu qui permit à l'Homme non seulement de repousser le noir et l'ombre, mais également de le créer par combustion et donc création de pigments à partir de charbon, d'os, d'ivoire... Ce sont ces noirs qui servirent à l'art pariétal. La multiplication des pigments ne cessa de se renforcer avec les civilisations méditerranéennes (Egypte, Proche-Orient, Grèce, Rome), permettant une multiplication des tons de noirs. Il reste cependant très longtemps difficile d'obtenir des noirs profonds et résistants en teinture, art où le rouge était bien mieux maîtrisé. 

Les premiers âge du noir ont donc fait de cette couleur a priori négative et inquiétante une couleur aux significations et usages multiples. Le diversité des tons et des perceptions est visible dans le lexique employé pour le désigner. En effet, si le rouge dispose d'un seul mot pour le désigner, et si le bleu n'en a pas, le noir (comme le blanc d'ailleurs) dispose dans de nombreuses langues anciennes de deux termes pour être désigné. On distingue en effet le noir mat et le noir brillant, le premier étant inquiétant quand le second endosse plus le côté positif et fertile vu auparavant :

-Latin : ater (noir mat) ou niger (noir brillant).
-Haut allemand : swarz (noir mat) ou blach (noir brillant).
-Haut anglais : swart (noir mat) ou blaek (noir brillant).

Dès les origines enfin, le noir symbolise la mort. A l'époque de l'Egypte Pharaonique, c'est la déjà la couleur des rites funéraires, mais pour une raison positive : c'est la promesse de la renaissance. Le noir est également synonyme de péché dès la Bible et la couleur de l'Enfer aussi bien chez les Romains, les Grecs et les premiers chrétiens. La Rome impériale fut d'ailleurs une période de renforcement de l'association du noir à la mort par les débuts du deuil vestimentaire, non seulement le jour des funérailles, mais les temps suivants aussi. Le noir n'est cependant pas la seule couleur usitée, toute couleur sombre pouvant faire l'affaire (gris, brun ou bleu). 

Pour autant, malgré une vision dépréciée du noir, le début du Moyen-Age dû composer avec. D'une part parce que les peuples européens de l'antiquité et des débuts du Moyen-Age (Germains, Scandinaves) ne sont pas complètement convertis et accordent une place importante au noir, couleur du corbeau qui est une animal particulièrement important dès l'Antiquité (y compris chez les Romains d'ailleurs). Ensuite parce qu'il est lui-même une couleur intégrée dans le système noir-blanc-rouge encore inscrit dans les mentalités. C'est donc logiquement que le Christianisme lui accorde une signification plus mesurée : en plus d'être la couleur de l'Enfer et du péché, elle devient aussi la couleur de l'humilité, de la tempérance et de la pénitence, en témoignent les habits monastiques des Bénédictins ou la couleur liturgique de l'Avent et de Carême. Les débuts du Moyen-Age font qui plus est du noir un contraire de plus en plus affirmé du blanc, contrairement à ce qui est le cas dans les mondes plus orientaux, où il est le contraire du rouge. Ceci est visible notamment dans les jeux d'échecs ou les noirs affrontent les blancs en Occident, quand les noirs affrontent les rouges en Orient (Inde, Monde musulman). C'est donc plus le contraste noir/blanc, synonyme de dissimulation et de mensonge, qui est mal vu, que le noir lui-même. 



L'âge sombre du noir


Si le noir avait un sens ambivalent durant toute l'antiquité et les premiers siècles du Moyen-Age, tel ne fut plus le cas avec le Moyen-Age dit "classique", qui représente (comme pour la couleur bleue) un tournant. Le noir entre en effet dans la palette du diable pour quelques siècles.

L'on retient en effet à cette époque essentiellement le "mauvais noir", celui qui symbolise le péché, la souffrance, la terreur et l'obscurité. Bien que la Bible y soit pour quelque chose, ce n'est pas tant les paléochrétiens qui l'ont érigé en couleur du mal que les Pères de l'Eglise. L'image du diable et de l'Enfer, déjà présente dans le Nouveau Testament, connut en effet un développement et les traits de Satan (bien que ce nom soit moins utilisé que le mot "diable") se précisèrent. L'art Roman donna également une impulsion particulière à cette iconographie pessimiste au travers des scènes de Jugement Dernier de plus en plus représentées sur le tympan des Eglises. Noir et rouge, le Diable est la créature qui entraîne cette profonde aversion pour le noir. Mais elle entraîne avec elle d'autres qui par la même occasion étaient des créatures vénérées par les religions païennes : le corbeau, l'ours et le sanglier gagnent une réputation des plus déplorables en étant associés à la couleur noir par leur pelage ou leur plumage, mais également pour les deux derniers à leur habitat obscur ou profond. 


Dans son sillage, le noir entraîne avec lui toutes les teintes sombres des autres couleurs, y compris le bleu qui commence sa percée seulement au XIIème siècle. Le diable a donc même été représenté en bleu ou en vert : c'était cohérent avec la vision de l'époque dès lors que les teintes utilisées étaient sombres. 

Le "bon noir" fut donc un temps oublié, mais c'était sans compter l'intense réflexion sur la couleur qui scinda les ecclésiastiques en deux entre tenants de la couleur comme lumière, et donc d'essence divine, et les tenants de la couleur comme matière, et donc d'essence non divine. Les premiers, incarnés par Pierre le Vénérable et les Clunisiens, sont chromophiles, tandis que les seconds, moins nombreux, sont représentés par Bernard de Clairvaux et son ordre cistercien. Aucun de ces ordres n'est vraiment favorable au noir en tant que telle mais les premiers restèrent fidèles au noir pénitent de leur tenue quand les seconds intériorisèrent son assimilation au Diable et au péché et firent le choix d'une tenue non teintée (donc grisâtre) puis blanche (plus ou moins), par pur esprit d'opposition au luxe Clunisien. A ce sujet, les débats et échanges épistolaires furent extrêmement tendus sans pour autant permettre une résolution de la question, mais ils entraînèrent un renforcement du contraste noir-blanc dans des mentalités autrefois plus habituées au contraire blanc-rouge. 

La fin du Moyen-Age permet au noir de sortir peu à peu de son caractère exclusivement négatif, en même temps que le bleu se fait une place dans un système chromatique nouveau. Les armoiries en furent le tremplin bien que le noir fut peu à peu supplanté par le bleu. Dans l'héraldique, le noir est désigné par le mot "sable". On peut déjà voir dans ce mot un qualificatif mélioratif : celui-ci vient des langues slaves pour désigner la fourrure de la martre zibeline, d'un noir profond et cher, et qui fut commercialisé principalement de Russie et de Pologne vers l'Occident. Présente dans les six couleurs de l'héraldique, le noir en profita pour conserver sa place de couleur, sans être ni la plus visible, ni la plus rare du les blasons (environ 15 à 20 pour cent l'utilisent). Sa revalorisation est visible par le fait même qu'elle apparaisse sur les armoiries du Saint Empire Romain Germanique à partir du milieu du XIIème siècle (d'or à l'aigle de sable). Le noir est également présent dans les codes de la chevalerie : un chevalier noir dans la littérature médiévale représente souvent un chevalier voulant masquer son identité sans être forcément mauvais, ce qui n'est pas le cas du chevalier rouge. Le noir n'est pas pour autant débarrassé de ses significations précédentes, mais se pare d'une nouvelle : le secret, l'incognito. Le noir est dans un court entre-deux qui prépare son retour. 

 

De retour des ténèbres


La fin du Moyen-Age est une période de renouveau pour la couleur noire. Les profonds troubles et les mutations connues à partir du XIVème siècle auraient pu laisser penser que le noir continuerait d'être associé à la mort, l'angoisse et les ténèbres. Si la couleur ne perdit pas totalement ces significations, elle poursuivit néanmoins sa reconquête de significations plus positives et d'une place sociale plus prestigieuse. Un des phénomènes historiques responsables de ce regain est les lois somptuaires, déjà évoquées dans l'histoire du Bleu. En effet, la fin du Moyen-Age connut dans l'Occident un ensemble de décisions, variables selon les territoires, qui avaient pour objectif de limiter l'usage de certaines matières prestigieuses dans les usages vestimentaires du fait de leur fort coût (en particulier certaines teintes de bleu ou de rouge). Ces lois furent également l'occasion d'une ségrégation par le vêtement, chaque catégorie de la population devant se limiter à certaines couleurs. Dans ce contexte, le noir connu une ascension grâce à une catégorie principalement : le patriciat urbain (la bourgeoisie). En effet, voulant contourner ces lois, ils demandèrent aux teinturiers toujours plus de profondeur et de densité pour s'habiller en noir, ce que les teinturiers du bleu réussirent progressivement. Ainsi les différentes catégories de la bourgeoisie, des universitaires aux juristes en passant par les riches marchands, permirent à la couleur noire de gagner en dignité tout en respectant les interdits et obligations vestimentaires. Le noir devint synonyme de dignité, de tempérance et de vertu, d'austérité. Plus tard, ce sont même les membres les plus éminents de la noblesse qui suivent ce mouvement en développant un goût particulier pour le noir : les ducs Italiens (Milan, Urbino,...), la cours de Charles VI en France, Richard II d'Angleterre, Jean Sans Peur et son fils Philippe le Bon pour la Bourgogne, les Habsbourg en Espagne.

La fin du Moyen-Age permit aussi au noir de devenir plus positif du point de vue de la couleur de peau. En effet, pendant très longtemps, les peaux sombres et noires furent associées aux ennemis, synonymes de tous les traits de caractère négatifs. Cependant, plusieurs exemples montrent que ces jugements s'atténuent avec les XIIIème et le XIVème siècles, puisque des personnages de la vie religieuse sont désormais représentés avec une peau sombre, sans perdre leur côté positif. C'est notamment le cas du Prêtre Jean, ce chrétien africain que cherchent les occidentaux. C'est aussi le cas de la Reine de Saba et du roi mage Balthazar, dont l'africanité est désormais mise en valeur par sa peau sombre. Saint Maurice également devient l'archétype de l'Africain Chrétien, ce qui est loin d'être anodin tant son prestige est grand (il est en effet le saint patron des teinturiers et des chevaliers). Tous ces exemples sont également liés à la vocation universaliste de la Chrétienté.

La forte percée du noir que nous avons pu voir a également été l'occasion d'une mise en avant temporaire de deux autres couleurs : le violet et le gris. Autrefois des "sous-noirs" peu valorisés, ces couleurs gagnèrent en beauté grâce aux progrès des teinturiers. Le violet revint d'ailleurs à des tons plus rouges et pourpres, rappelant son ancienne symbolique antique. Le gris devient quant à lui plus lumineux et uni, devenant ainsi la couleur de l'espoir avant de redevenir discret dès le début de l'époque moderne.



Affirmation et exclusion


On l'a vu précédemment le noir redevint une couleur qui compte à l'occasion de la fin du Moyen-Age. L'époque moderne confirma cette place tout en préparant l'exclusion du noir de l'ordre des couleurs. Plusieurs phénomènes historiques ont favorisé cette évolution contrastée du noir jusqu'au XVIIème siècle. 

Tout d'abord, si la fin du Moyen-Age mit en avant le noir, la transition de la Renaissance et de la Réforme a confirmé l'importance du noir. En effet, l'imprimerie permit l'avènement d'un monde en noir et blanc symbolisé par deux supports : le livre imprimée et l'image gravée. Deux supports que l'Humanisme et la Réforme utilisèrent massivement. L'encre de plus en plus noire et les pages de livres toujours plus blanches augmentent le contraste et l'association de ces deux couleurs, prenant toujours plus la place des images et enluminures colorées du Moyen-Age. D'autant plus que ces supports issus de l'imprimerie étaient plus résistants que leurs prédécesseurs médiévaux. Ce manque de couleurs dans ces supports fut compensée par les hachures et textures codifiées pour représenter certaines couleurs, en particulier pour représenter l'héraldique. Faire de la couleur à partir de noir et de blanc participa donc à une lente évolution de la perception du noir et du blanc, de moins en moins considérés comme des couleurs (ce que certains peintres de la Renaissance affirmèrent les premiers). Néanmoins, ces systèmes ne furent jamais alignés dans tous les pays ni donc efficaces pour représenter la couleur. 

Le noir fut d'autant plus mis en avant en ces temps de Réforme Protestante : en effet, les réformateurs furent les continuateurs des "mouvements" pro-noir et chromophobes déjà observés pendant le Moyen-Age. Le noir et les couleurs sombres, synonymes d'humilité et de pénitence, sont les seules acceptées et devinrent les couleurs de référence au moins jusqu'au XIXème siècle pour la garde-robe de toutes les classes sociales. Cela ne fut guère différent pour les catholiques, car même si par l'Art Baroque, la Contre-Réforme remit à l'honneur les couleurs (notamment vives) et le contraste, il en fut autrement pour les vêtements où tous les chrétiens se rejoignent. Le noir prit également définitivement la connotation du deuil alors que d'autres couleurs sombres voire même le rouge ou le blanc, étaient auparavant utilisées. 

Le XVIIème siècle fut celui du grand écart pour le noir. Certes, cette couleur "va au teint" de ce siècle sombre, pessimiste et difficile où les populations sont angoissées, superstitieuses et malheureuses. Mais le noir reprend une connotation négative en étant systématiquement associés aux procès en sorcellerie, aux malédictions, au diable. C'est à cette époque que les animaux noirs sont les plus craints et de là naissent certaines de nos superstitions actuelles (chat noir, corbeau...). Le sombre est confirmé dans les gardes-robe (représentant la majorité des habits selon les inventaires après décès) comme dans les pièces, décorations...
Bien que très utilisé, visible et signifiant, le noir tombe toutefois dans un nouveau statut : celui de non couleur. Ce sont les nouvelles conceptions scientifiques qui entraînent un tel changement. Le classement des couleurs évolue avec François d'Aguilon ou encore Robert Fludd. Mais ce sont surtout les observations de l'arc en ciel qui bouleversent l'ordre des couleurs et celles-ci sont unanimes : le noir n'y est jamais présent, ce que confirma d'ailleurs Isaac Newton en définissant le spectre des couleurs comme la décomposition de la couleur blanche. De là vinrent les couleurs "primaires" et "secondaires", différentes de ce qu'entendaient par ces expressions les peintres. De ces couleurs, le noir et le blanc sont exclus, et plus encore le noir, n'étant pas concerné par ces observations, au contraire de son opposé.



Les noirs


La fin du livre décrit sur environ trois siècles ce qu'a déjà connu le noir pendant tout son passé : une oscillation entre le négatif et le positif, le présent et l'absent. Le noir revêt alors des significations toujours plus variées et vogue entre le devant et l'arrière de la scène des couleurs au grès des modes, événements et phénomènes historiques. 
Le XVIIIème siècle est d'abord une période de léger retrait du noir. En effet, il semblerait que les découvertes de Newton aient permis un pas décisif vers la victoire du camp des "couleurs" dans le débat entre couleur et dessin chez les peintres. Le fait de pouvoir maîtriser la couleur scientifiquement la rend plus compatible avec la raison, moins émotionnelle, séductrice et mensongère. Trois couleurs prennent le pas sur les autres : le rouge, le bleu et le jaune. 
Le siècle des Lumières  ne peut qu'être celui des couleurs par rapport au noir. Les tons foncés reculent au profit des tons clairs, colorés, exotiques et pastels : bleus, roses, jaunes, gris, au moins pour les classes aisées. Le blanc de la dentelle s'affirme aussi, tout comme le vert et l'idée de mélange chromatique. Le noir recule donc au profit d'une grande diversité de couleurs claires. Cela s'observe également dans les arts (les courants baroque et rococo) ainsi que dans le théâtre où le noir est abandonné. C'est même à cette époque que, dans la vie agricole, les porcs deviennent roses par croisement avec des races asiatiques. 

La Révolution Française met cependant un terme au recul du noir. L'exotisme en lien avec la colonisation et l'esclavage entraîne un changement de nom : ceux-ci ne sont plus nommés "Maures" mais "Nègres" ou "Noirs". L'homme noir apparaît plus en littérature sans pour autant que cela n'améliore sa condition sociale, l'esclavagisme restant majoritaire. 
Le noir gagne aussi du prestige avec le Romantisme. Alors que celui met en valeur le jaune et le bleu dans un premier temps, notamment avec Goethe et Novalis, il permet ensuite au XIXème siècle un retour du noir, qui s'allie mieux aux émotions sombres et aux héros instables et angoissés du romantisme. La mort est en effet très présente à l'esprit de ces héros et les romans "Gothiques" anglais s'imprègnent de noir. Interviennent aussi dans ces romans des personnages et thèmes habituels du noir : sorcières, diable, fantastique, cimetière... 

Si le XIXème siècle est aussi la couleur du noir, c'est également que l'industrialisation en est l'emblème. En effet, avec le charbon, le pétrole, le chemin de fer, le bitume, l'acier... les paysages urbains deviennent de plus en plus sombres. Le monde souterrain se développe (métro, mines) et les peaux autrefois cuivrées des paysans se noircissent ou deviennent grisonnantes pour les ouvriers (ce qui explique le développement du bronzage pour s'en démarquer). Le noir est également toujours plus dominateur dans la société capitaliste, cette couleur incarnant l'autorité, le sérieux et le travail. Elle reste d'ailleurs la couleur des uniformes jusqu'aux années 1920. Les premiers objets de consommation s'inscrivent dans des tons sombres dont le noir fait partie. Michel Pastoureau y voit la marque de l'éthique protestante, majoritaire dans le capitalisme de l'époque. 

Si les peintres impressionnistes tentent de faire reculer cette mode en imposant le contraste et la couleur, cela ne suffira pas à empêcher la constitution d'un monde en noir et blanc dans lequel la photographie se fait le relais de la gravure, si bien que les photographies en couleur, bien qu'existantes à partir des années 1950, n'incarnent pas autant la vérité et l'exactitude que le noir et blanc. Il en est de même pour le cinéma, dont l'esthétique fut longtemps liée au noir, couleur moderne et vraie. Le procédé Technicolor, bien qu'existant déjà vers 1915, fut loin de faire l'unanimité avant la deuxième partie du XXème siècle, notamment parmi les cinéphiles. On peut encore lier cela à la moralité, la couleur incarnant la frivolité et l'indécence. Quant à la mode et au luxe, ils firent du noir leur couleur phare, incarnant l'élégance et la créativité, comme avec Coco Chanel et sa "Petite robe noire" en 1926. 

On le voit, le XIXème et le début du XXème siècle sont dominés par le noir, couleur omniprésente de l'establishment. Le paradoxe est qu'elle est également la couleur des rebelles, des blousons noirs aux Black Panthers en passant par les pirates et anarchistes. Mais cette couleur est également reprises par des mouvements conservateurs voire réactionnaires : l'Eglise, le fascisme, la SS... Au final, le noir perd petit à petit son caractère transgressif mais également sa domination, les couleurs redevenant plus nombreuses depuis plusieurs décennies et lui disputant même l'incarnation de l'autorité. Tout cela est sans doute le signe que le noir a fini par se stabiliser, devenant ainsi une couleur moyenne, une couleur comme les autres. 




Vin DEX




samedi 16 juillet 2016

De la couleur bleue

Bonjour à tous, 

Petit détour culturel et historique en ce début d'été. Espérons au passage que cet article nous porte chance en nous amenant un ciel bleu durable pour ces vacances. 

Pour beaucoup de personnes, "l'Histoire, c'est des dates" ou encore "l'Histoire c'est la guerre". Si les programmes scolaires y sont pour beaucoup dans cette perception assez lourde de l'Histoire, nous allons tenter (comme le plus souvent) d'apporter un tournant plus culturel, concret, voire curieux à la passion française. J'ai trouvé à ce titre que le résumé du livre Bleu, Histoire d'une couleur, de Michel Pastoureau, était intéressant. Cela peut paraître curieux au premier abord : comment peut-on faire l'histoire des couleurs alors même que notre représentation du passé se fait souvent en noir et blanc ? Comment les couleurs peuvent-elles avoir une histoire alors qu'elles sont liées à des lois physiques constantes dans l'histoire ? Ce sont ces évidences qu'il convient d'écarter pour mieux pénétrer dans la fabuleuse histoire de cette couleur, passée de l'indifférence ancienne au consensus de l'occident contemporain...




Les origines : le bleu inexistant ? 



Pour commencer son exposé chronologique, Michel Pastoureau nous rappelle que le bleu n'était pas forcément en odeur de sainteté aux origines de l'histoire de l'Humanité. Les peintures rupestres et l'art pariétal nous montrent essentiellement l'utilisation de tons rouges, noirs, ocres, blancs ou encore jaunes par les hommes préhistoriques. De même, dès lors que les premières activités tinctoriales se sont développées entre le 6ème et le 4ème millénaires avant Jésus-Christ, la principale couleur dans laquelle les européens teintaient leurs tissus était le rouge, à l'aide de colorants naturels comme la garance ou le kermès. Les plantes tinctoriales pour le bleu existent bien entendu : elles sont notamment utilisées par les Celtes et les Germains (Guède) ou encore au Proche Orient (Indigo). Mais elles ne semblent pas du tout dominantes pendant l'antiquité greco-romaine.

Tout cela vient d'une perception tout à fait différente des couleurs chez ces civilisations fondatrices. Ces sociétés utilisent un système de trois couleurs pour codifier et colorer : le noir, le blanc et le rouge. Il s'agit d'un système dont le blanc (représentant la pureté d'un tissu) est opposé au rouge (pour la densité de sa coloration) et au noir (sa sombreur, son impureté). Dans ce système, le bleu, le jaune ou encore le vert n'ont pas vraiment leur place. Pour confirmer cette tendance, Michel Pastoureau nous indique qu'en latin, les mots coloratus (coloré) et ruber (rouge) sont des synonymes. Autrement dit la couleur par excellence est le rouge. Le bleu quant à lui, ne bénéficie pas d'un terme spécifique et récurrent le définissant dans le grec ou le latin. Il peut être désigné par des mots qui sont également utilisés pour désigner le vert voire le gris ou le noir. Cette imprécision lexicale concernant le bleu se prolongea assez longtemps pendant les premiers siècles du Moyen Age avec le latin médiéval. Il démontre un chose fondamentale : pendant l'Antiquité, le bleu n'est pas encore une couleur, simplement parce qu'elle n'a pas été construite par les civilisations antiques, ni doté d'un rôle social, symbolique ou culturel important. Ce constat étonnant a même amené des philologues du XIXème siècle à se demander si les anciens voyaient bien cette couleur. Question qui ne fait plus débat aujourd'hui : aucune évolution n'a eu le temps de se faire entre notre temps et celui des anciens concernant la vision des couleurs.

En réalité, les Grecs et Romains anciens percevaient bel et bien cette couleur, mais elle leur inspirait au mieux l'indifférence, au pire le rejet. Pour les grecs, c'est une couleur de fond, la couleur de l'enfer et une couleur ingrate physiquement (avoir les yeux bleus était un équivalent des cheveux roux et de l'obésité, puisque cela signifiait soit qu'on était une femme de petite vertu, soit qu'on était un homme efféminé). Chez les Romains, c'est la couleur des barbares qui selon Jules César, s'en enduisent pour effrayer leurs ennemis.  Ils n'avaient probablement pas tout à fait tort puisque le nom même de cette couleur bien de langues germaniques et de l'arabe, ayant introduit les termes "blavus" et "azureus" au latin. Par ailleurs, les Romains utilisaient souvent le bleu comme couleur de deuil.

Même si de nos jours, le bleu est une couleur qui d'un point de vue religieux est associée à la vierge, les débuts du Christianisme n'ont pas permis l'émergence du bleu. La bible mentionne assez peu cette couleur. Son usage reste assez timide (sauf pendant quelques siècles chez les Francs), car le trio "blanc-noir-rouge" est solidement ancré dans les mentalités, les usages et les techniques. C'est assez logiquement que l'époque carolingienne, souhaitant renouer avec l'Empire Romain, maintient l'usage préférentiel de ces couleurs. Par ailleurs, la couleur privilégiée par les pratiques liturgiques chrétiennes des premiers siècles est le blanc, symbole de pureté. Cependant, du fait de la difficulté technique d'obtenir des tissus blancs purs, d'autres couleurs ont également été utilisées : l'or, le rouge, le violet et le gris. Le XIIème siècle apporte un peu de clarté à ce sujet grâce à certains traités comme celui du liturgiste Hugues de Saint Victor. Le blanc signifie selon lui la pureté et l'innocence quand le noir est la couleur de la pénitence et de l'abstinence et le rouge celle du sang, de la passion et du martyr. Le violet est quant à lui une sorte de semi noir et le vert est une couleur moyenne, ordinaire. La signification même de ces couleurs est assez rapidement reprise et calquée sur le calendrier liturgique, de plus en plus précis et "officiel", sous l'influence du pape Innocent III et son traité sur la messe (rédigé entre 1190 et 1198). Mais le bleu n'y prend pas part, arrivé trop tard, ce qui fait de cette couleur la grande absente des couleurs liturgiques et soutanes de nos prêtres. Mais le succès du bleu était en préparation... 


Le tournant du "Beau Moyen Age"




Le "Beau" Moyen-Age est une expression utilisée par l'historien romantique Jules Michelet au XIXème siècle, pour désigner les siècles suivant l'an Mil (du XIème au XIIIème siècle en particulier). Si l'Occident a connu une phase de progrès réguliers dans de nombreux domaines pendant ces trois siècles, c'est aussi à ce moment que le bleu a commencé à devenir plus présent. Et son émergence n'entraîna pas moins que la recomposition du système et de la perception des couleurs. 

Le bleu commence en effet une percée à la fin du XIIème siècle : il est de plus en plus utilisé dans les vitraux, l'émail, la peinture et les étoffes. Sa teinte passe d'un bleu sombre à l'époque carolingienne à un bleu plus lumineux. Au-delà de ses évolutions et de son affirmation, ce sont plusieurs raisons qui vont lui donner plus d'importance. 
Tout d'abord, des religieux "chromophiles" (qui aiment la couleur et défendent sa présence dans l'église) comme Suger vont porter le bleu et développer sa présence et son utilisation avec la construction de l'Abbaye de Saint-Denis. Selon le célèbre abbé Clunisien, rien n'est trop beau pour Dieu, et le bleu, symbole de lumière divine, est de plus en plus usité dans les vitraux, notamment dans le style gothique. La Sainte-Chapelle, construite à la demande de Saint-Louis entre 1242 et 1248 pour accueillir les reliques de la Passion, en est le témoignage le plus éclatant, flamboyant et somptueux. Toujours en rapport avec la religion, le bleu devient également à cette époque un attribut de la Vierge Marie et du culte marial, celle-ci étant de plus en plus représentée vêtue d'un manteau bleu. 

-Chapelle haute de la Sainte-Chapelle. Paris-

Le deuxième "fer de lance" du bleu fut à la fois politique, social et symbolique : il s'agit de l'héraldique. Nommée "azur" dans le vocabulaire de l'héraldique (la science des blasons), la couleur bleue y a fait une progression fulgurante. Elle n'était en effet présente que dans 5 pour cent des blasons en 1200 pour être sur 30 pour cent de ceux-ci deux siècles plus tard en 1400. Michel Pastoureau note que cette progression se fait en particulier dans l'Est de la France, les Pays-Bas, l'Italie du Nord et qu'elle remplace bien souvent le "Sable" (ou noir). Dans la littérature chevaleresque, le bleu apparaît à partir du XIIIème siècle et reflète souvent la fidélité d'un chevalier. Il est même la couleur du roi Arthur. Ces évolutions se font également en parallèle d'un essor du bleu royal sous l'impulsion des Rois de France : celui-ci est dès avant le XIIème siècle le seul souverain à arborer des armoiries bleues, en hommage à la Vierge protectrice du royaume et de la dynastie. Les sacres, fêtes, cérémonies et rituels attachés à la personne du Roi (toujours plus sacralisée) ne font que renforcer cette tendance à l'utilisation du bleu, ce qui incite à l'imitation chez les grandes familles de nobles. Quant Saint Louis s'habille en bleu, ce sont tous les nobles qui souhaitent eux-aussi se parer de la couleur mariale. 

La troisième raison pour laquelle le bleu s'affirme est technique et répond aux deux autres. En effet, Michel Pastoureau rappelle bien que la technique, l'offre, répond à la demande en matière de couleurs. C'est donc chez les teinturiers que s'est préparée la recette du succès pour la couleur bleue. Pendant le XIIIème siècle, de nombreuses régions se sont spécialisées dans la culture de la guède, cette plante permettant d'obtenir le pastel (non sans une longue et coûteuse transformation). Ce fut le cas de la Normandie, la Picardie, la région de Séville ou encore celle de Glastonbury. Toulouse et Erfurt devinrent même les capitales du Pastel grâce au commerce de ce colorant. Et les hommes du Moyen-Age ne s'y trompent pas : le succès du bleu semble réellement être perçu par les contemporains de l'époque, notamment par les conflits qu'il suscite. L'essor du bleu bouleverse la hiérarchie des couleurs et concurrence fortement le rouge, en particulier dans le domaine des vêtements et étoffes. Le bleu est de plus en plus la couleur dans laquelle les teinturiers doivent réaliser leur chef-d'oeuvre pour devenir maître et les teinturiers rouges tentent de discréditer le bleu en l'associant au diable. Les conflits ont par ailleurs éclaté entre teinturiers et autres métiers souhaitant également prendre en charge des teintures. Les mentalités actent d'ailleurs cette nouvelle domination du bleu en évoquant "l'empereur des couleurs".

Le Beau Moyen Age n'est pas seulement important pour l'émergence du bleu. Il a également été l'occasion d'un bouleversement de la perception des couleurs, de tout le système de hiérarchisation et de représentation par les couleurs. D'un système à trois (Noir, Blanc et Rouge), on passe à un système à six couleurs : Bleu, Vert, Noir, Rouge, Jaune et Blanc. Et dans ce nouveau système, le bleu devient le contraire du rouge.


Durabilité d'une couleur devenue morale



A la fin du Moyen-Age, le bleu semble donc avoir fait l'essentiel : c'est une couleur qui a été construite, a émergé, avant de dominer la nouvelle perception sociale et symbolique des couleurs. Le XIVème et le XVème siècle, plus sombres et chaotiques que les précédents, furent l'occasion de tester la résistance de la nouvelle couleur. 
Car en effet, la morosité démographique, économique et sociale fait la part belle à une couleur qui revient particulièrement : le noir. Deux raisons à cela : les progrès des teinturiers sur les teintes sombres et les lois somptuaires de la fin du XIVème siècle. Ainsi, dès après la peste noire, et encore plus vers 1360, des lois sont faites pour limiter les dépenses en vêtements (ce qui est vu comme improductif), prévenir la hausse des prix, stimuler les productions locales et mettre en avant la modestie et la vertu. Cela touche particulière le rouge, couleur criarde et parfois luxueuse, comme l'écarlate de Venise. Ces siècles sont aussi ceux de l'amplification d'un mouvement de discrimination par la couleur déjà entamé dès le XIIIème siècle : il est de plus en plus courant et recommandé de porter des tissus ou vêtements de la couleur correspondant à la catégorie dont on fait partie. Ainsi le blanc et le noir peuvent être destinés aux misérables, pauvres et lépreux (ainsi que le rouge pour ces derniers) ; le rouge représente la couleur des bourreaux ; le jaune est réservé aux faussaires, hérétiques et juifs ; et le vert souvent portés par les bouffons, jongleurs et musiciens. Il faut toutefois bien nuancer sur la symbolique des couleurs qui varie beaucoup selon les régions et pays. 

Mais de ce mouvement moins favorable aux couleurs, le bleu sort intact : d'une part c'est la seule couleur n'ayant jamais servi à discriminer ; d'autre part, la Réforme protestante a également vu en cette couleur une des rares acceptables moralement.

Concernant la couleur, la Réforme protestante n'est pas vraiment originale ni franchement favorable au bleu. En effet, la plupart de ses auteurs (Luther, Zwingli, Calvin...) renouent avec la "chromophobie" des cisterciens, voyant en elle l'oeuvre de la matière et de la fraude. Le rouge est particulièrement visé : c'est assez étonnant quand on sait que les protestants souhaitent renouer avec le christianisme des premiers siècles qui usait du rouge. Cette couleur n'est plus tant celle du sang du Christ et de la passion que celle de Rome, nouvelle Babylone. Ainsi, les protestants recommandent dans les vêtements et en peinture des couleurs sobres : bleu, noir, gris et blanc, vues comme peu luxueuses et vertueuses. Ce ne fut pas sans conséquence sur la palette de couleurs chez les peintres protestants et Rome ne manqua pas de réagir à cela en mettant en avant la couleur dans l'art Baroque où le bleu est très présent, souvent associé à l'or.

Le bleu est donc toujours plus important dans le système des couleurs et les Temps Modernes confirment cette place. Les XVIIème et XVIIIème siècles ne changent rien à cela mais apportent les nouveautés scientifiques qui bouleversent la vision des couleurs : mélanges, couleurs primaires et secondaires, apparaissent. Le nouveau système favorise le bleu, le rouge et le jaune. 


Le consensus bleu s'élargit



Entrons à présent dans la dernière période, celle de la "couleur préférée" selon Michel Pastoureau. Le parcours du bleu est déjà long mais l'époque allant de la fin du XVIIIème siècle à nos jours charge le bleu d'une symbolique fournie, multiple et consensuelle qui font d'elle la couleur la plus appréciée dans l'occident. Quelques faits marquants ont permis cela. 

Tout d'abord, le bleu s'est encore diversifié : en effet, le colorant indigo, moins cher que le pastel grâce à sa provenance coloniale, a permis d'améliorer encore les teintes bleues, et de mieux les faire tenir. Le bleu de Prusse fut lui également un progrès dans la peinture et les colorants synthétiques ont fait leur apparition à la fin du XIXème siècle, pendant les Révolutions Industrielles. Cette diversité est visible dans le langage dès le XVIIIème siècle, puisqu'en 1765, il existe pas moins de 24 termes pour désigner les nuances du bleu. Aussi, tout cela permet au bleu de confirmer sa première place dans le classement des couleurs les plus portées, que cela soit le bleu terne des paysans, le bleu des ouvriers, ou le bleu clair très à la mode chez les nobles au XVIIIème siècle. Cet état de fait s'est d'ailleurs encore amplifié au XIXème et au XXème siècle avec la diffusion du blue jean et l'utilisation massive d'uniformes bleus (policiers, pompiers, marins...). 


Ensuite, le bleu est devenu de plus en plus approprié culturellement. Le Romantisme y est d'ailleurs pour quelque chose, ayant utilisé cette couleur à de nombreuses reprises. Goethe habille son héros Werther en bleu et jaune et lance la mode du bleu dans les années 1780. Il a même écrit un traité sur les couleurs en 1810 : Zur Farbenlehre, dans lequel il traite la couleur selon un point de vue scientifique (peu rigoureux) et culturel et social. Selon lui, l'association bleu-jaune refléterait l'harmonie chromatique absolue. C'est aussi chez les Romantiques qu'apparaît la "Fleur bleue" (Heinrich von Ofterdingen de Novalis), représentant le passage entre le chaos du réel et le monde spirituel. Le bleu est donc associé à l'amour, la mélancolie, le rêve et la poésie. Il est d'ailleurs intéressant de relever que le Romantisme et son ode au bleu est comme une réponse au Moyen Age, période majeure pour le bleu et centre d'intérêt de ce courant littéraire. 
Le bleu adopte au XIXème siècle d'autres connotations en lien avec l'amour : celui d'ivresse, de l'esprit floué, en particulier aux Etats-Unis qui voient l'émergence du Blues (contraction de "Blue Devils") dans les années 1870. 

Enfin, le bleu a également pris une dimension résolument politique. En effet, le bleu est présent dans trois drapeaux majeurs de la fin des temps Modernes : celui du Royaume-Uni, celui des Etats-Unis (contre-drapeau du précédent selon Michel Pastoureau) et celui de la France (inspiré donc des deux précédents). Certes, le blanc et le rouge complètent ces drapeaux à chaque fois tricolores et cette association connut un gros succès politique et social à la fin du XVIIIème siècle, mais elle mit particulièrement en avant le bleu comme la première des trois pour le cas français. Le sens du drapeau peut d'ailleurs encore être discuté, mais le bleu a en tous les cas été utilisés dès les débuts de la Révolution Française pour les cocardes républicaines, le drapeau et les uniformes militaires. Celui-ci n'est d'ailleurs pas sans rappeler une certaine continuité avec l'Azur des capétiens du Moyen-Age. Et si le rouge refait une petite apparition à partir de 1829 dans le pantalon de nos soldats (pour être moins dépendant du Royaume-Uni en indigo), il finit par être chassé par l'uniforme bleu horizon de 1915, moins voyant.
Politiquement donc, le bleu est d'abord la couleur du progrès et de l'esprit révolutionnaire, mais il connaît un décalage lorsque le rouge le concurrence, notamment avec le socialisme puis le communisme. Il devient donc rapidement la couleur des centristes, libéraux, conservateurs et de la droite républicaine, comme en témoigne la chambre "Bleu horizon" de 1919, dans laquelle les députés de droite et anciens combattants étaient largement majoritaires. On dirait donc que le bleu suit l'évolution des Républicains du fait du sinistrisme de l'échiquier politique français. 





Tout cela nous conduit donc à une situation de domination du bleu. L'occident est presque une civilisation du bleu : c'est la couleur préférée de plus de 50 pour cent des occidentaux, loin devant le vert (20 pour cent), le blanc et le rouge (8 pour cent). L'inversement des valeurs dont il a profité au cours de l'histoire l'a rendu dominateur par son caractère consensuel (symbolique multiple et peu marquée), rassembleur et rassurant. Quoi de plus banal que d'aimer le bleu, de s'habiller en bleu ? On le sent, c'est presque la conformité de nos sociétés et leur froideur qui ressort dans cette préférence dont le sens a bien évolué. 
Cependant, comme le rappelle l'auteur, les couleurs sont le résultats d'une construction et d'une perception sociale. Il convient ainsi de rappeler qu'au Japon, c'est le Blanc, le Noir puis le Rouge qui sont en tête des préférences, quant en Afrique, la vision des couleurs dépend de multiples paramètres (densité, humidités, rugosité,...). 




Vin DEX

vendredi 1 juillet 2016

De la poudre aux yeux numéro 1 : l'enfumage du Brexit

Bonjour à tous,

Depuis les résultats du référendum anglais du 23 juin dernier, c'est l'effervescence voir le délire et l'hystérie. En effet, le choc occasionné par ce référendum est à la hauteur du rejet toujours plus grand à l'égard de l'Union Européenne. La réaction politico-médiatique ne s'en déchaîne pas moins donc, et c'est ce que nous allons commenter ici.

Jeunes : avenir volé ? 


La première grande assertion dont on nous rabat les oreilles, en particulier sur les réseaux sociaux, c'est l'idée que les Jeunes se seraient fait voler leur avenir par les vieux. Cette affirmation est fondée sur un contraste assez net dans le vote britannique au référendum de la semaine dernière. Les résultats montrent en effet que les plus de 65 ans ont voté à 58 pour cent pour le "Leave" quand les jeunes de 18 à 24 ans ont eu voté à 64 pour cent pour le "Remain". A minima les médias et hommes politiques parlent d'une fracture, qui est assez nette il faut le dire. Mais certains vont même jusqu'à parler de "Dictature des Vieux" et remettraient presque en question l'égalité de chaque voix. Les sous-entendus sur la démocratie et sur l'importance (trop grande ?) des vieux sont nombreux, tout comme l'idée que les jeunes s'étaient fait voler leur avenir, illustrant d'ailleurs un autre sophisme que nous évoqueront plus tard. 
Rappelons tout de même quelques éléments fondamentaux pour en finir avec ces truismes : 

-la démocratie, c'est le pouvoir au peuple dans sa totalité. Elle implique le droit de vote pour tous les citoyens qui votent en leur âme et conscience. Et s'il peut être intéressant d'étudier le vote par catégorie, il est complètement stupide d'en faire un moyen d'accusation et de division du peuple. 

-Il y a fort à parier que si un tel référendum avait lieu en France, le vote eurosceptique serait beaucoup plus jeune. Si un tel résultat avait lieu en France, on aurait probablement droit à des stupidités du genre "Les jeunes se sont fait tromper alors que les vieux ont plus d'expérience". 

-Enfin, on ne peut pas non plus dire que la Jeunesse britannique soit eurobéate dans son ensemble. En effet, selon des sondages datant de la veille du scrutin, la proportion de jeune s'apprêtant à voter était très faible. Une tendance intéressante que rien ne vient infirmer jusqu'à présent. En somme, l'enjeu de la jeunesse britannique, c'est peut-être de prendre en main son propre avenir avant d'accuser les autres. 




Un cataclysme économique ?

Le deuxième sophisme est bien connu et il est de l'ordre de l'incantation. Il n'est que la suite logique des mises en garde déjà formulées avant le référendum, et même à maintes occasions lorsqu'il y a des référendum concernant la question européenne. C'est enfin cette vision des choses qui justifie l'emploi de l'expression de "jeunesse volée" suite au référendum. 

Nous pouvons nous pencher sur la monnaie britannique, la Livre Sterling : celle-ci connaît en effet un vrai décrochage depuis l'annonce des résultats officiels du Brexit : elle est au moment où j'écris à 1,19 euros et à 1,33 dollars US. Cette dégringolade amenant la Livre à un plus bas depuis 30 ans est logique : le Royaume-Uni est le premier pays à quitter l'Union Européenne. Il devrait s'en suivre des négociations de nouvelles relations politiques et économiques entre ces deux entités, mais en attendant, c'est l'incertitude, ce que la bourse n'aime bien évidemment pas. Cela risque d'avoir des conséquences sur le pouvoir d'achat des britanniques à court terme, tant que la situation monétaire ne s'est pas reprise. Cela ne viendra pas tout de suite puisque la Bank Of England a annoncé la mise en circulation de liquidités (250 milliards de livres) pour prévenir le regain de prudence des acteurs économiques (foyer, banques, entreprises) et rassurer la bourse. 

D'un autre côté, nous pouvons observer l'évolution récente de l'indice boursier londonien : le FTSE 100. Celui-ci a bien sûr connu une baisse visible suite au 23 juin, mais sa résilience fut bien plus grande puisque cette baisse a tout de suite été compensée par une hausse jusqu'à aujourd'hui. 




En bref, le cataclysme n'est pas encore là et rien ne permet de penser qu'il en sera forcément ainsi. L'incertitude ne sera pas toujours de mise, les acteurs politiques et économiques prenant des décisions pour aplanir la situation. Par ailleurs, il est fort probable que le Royaume-Uni ne cessera pas du tout les activités économiques et commerciales avec les autres partenaires et qu'il ait envie de négocier un statut de partenariat et de coopération, comme le connaissent des pays comme la Suisse ou la Norvège. Malheureusement, ce n'est pas forcément de l'avis de certains européistes qui souhaiteraient que la situation s'empire vraiment pour le Royaume-Uni, en laissant planer plus d'incertitude et de doute. C'est l'avis de Jean Quatremer qui a déclaré : 

"Quand je dis : il faut être méchant avec les Britanniques, moi, je fais partie des gens qui poussent à fond pour que çe soit dur, c’est parce que : il faut qu’on voie ce que c’est ! [...] Voilà ! Pour moi : ils ont voulu sortir… et on va respecter leur vote, mais jusqu’au bout ! Ils vont le bouffer jusqu’au bout ! Et c’est ça qu’on doit faire."

Il est assez étrange de constater que soudain, la paix et la prospérité ne sont plus l'alpha et l'omega des européistes. Gageons qu'il n'en soit pas ainsi, mais il est très probable que l'Union Européenne agisse ainsi, souhaitant montrer l'exemple et ainsi rendre les choses compliquées pour les britanniques. 



Les mensonges du BREXIT ? 

Je finis par la dernière et sans doute la meilleure. En effet, très rapidement après le Brexit, les médias ont exploité une vidéo de Nigel Farage afin d'accuser les mensonges des partisans du "Leave" et de montrer le regret consécutif des électeurs. 
En effet, un argument des "pro-Leave" était de reverser 350 millions de Livres par semaine au National Health Service. Lorsqu'on lui a demandé s'il le réaliserait, Nigel Farage a clairement notifié que non car c'était irréalisable. 
Un mensonge qu'il ne souhaite pas endosser selon ce communiqué (je n'ai pas retrouvé la source britannique). 

Bref, quelque soit la personne, il y a bien eu mensonge. Mais il ne faudrait pas que la presse oublie que le mensonge et l'utilisation des peurs est une technique partagée par tous les politiques et que ce mensonge des partisans du "Leave" ne doit pas effacer l'expertise européiste en la matière, dont voici quelques exemples croustillants, ici sur Maastricht : 


«Maastricht constitue les trois clefs de l’avenir: la monnaie unique, ce sera moins de chômeurs et plus de prospérité ; la politique étrangère commune, ce sera moins d’impuissance et plus de sécurité ; et la citoyenneté, ce sera moins de bureaucratie et plus de démocratie » (Michel Rocard, Ouest-France, 27.8.92) 


« Si le Traité était en application, finalement la Communauté européenne connaîtrait une croissance économique plus forte, donc un emploi amélioré. » (Valéry Giscard d’Estaing, RTL, 30.7.92) 

« Le traité d’union européenne se traduira par plus de croissance, plus d’emplois, plus de solidarité. » (Michel Sapin, ministre socialiste des finances, Le Figaro, 20.8.92) 

«L’Europe, ce sera plus d’emplois, plus de protection sociale et moins d’exclusion. » (Martine Aubry à Béthune, 12.9.92) 


« La création de cette monnaie européenne n’aura rien d’automatique […]. En outre, chaque Etat conservera la maîtrise de sa politique budgétaire et fiscale, dans des limites qui ne seront pas plus étroites que celles d’aujourd’hui. »




En bref, on le remarque assez bien, les européistes sont très nettement sur la défensive. Et pour boter en touche après le choc du Brexit, rien de mieux qu'un peu de poudre aux yeux ! 



Le Temps
Le Monde
Le Monde
Les Crises
Blog de Jean Pierre Chevènement. 



Vin DEX

mardi 14 juin 2016

De la poudre aux yeux : numéro 0, spécial baccalauréat !

Bonjour à tous,

Je ne sais pas ce qui me prend en ce moment, mais mes doigts fourmillent quand il s'agit de charger la politique éducative de notre République. Peut-être est-ce la fin de l'année ou encore est-ce un échauffement pré-correction... J'en profite en tout cas pour inaugurer une nouvelle série à laquelle je réfléchis depuis un moment : "De la poudre aux yeux". Son objectif est simple : analyser puis déjouer les stratégies communicatives des hommes et femmes politiques et démasquer les mensonges et autres cuistreries proférées par nos "élites". Dans ce numéro 0 "spécial Baccalauréat", c'est notre ministre Najat Vallaud-Belkacem qui sera le cobaye. 


Tout commence en fait avec cette vidéo publiée hier sur le compte Twitter officiel de notre ministre de l'Education, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, lors de la conférence de présentation du Baccalauréat 2016.

video

Son objectif est d'en finir avec la prétendue "baisse du niveau" que les dinosaures et réactionnaires de l'Education Nationale ne cessent de fustiger. Analysons rigoureusement la vidéo. 

-La ministre introduit son propos en défendant le Baccalauréat et en faisant un peu d'histoire pour montrer que les critiques à l'égard sont anciennes. Elle ainsi l'exemple d'une critique datant de 1947. L'objectif est double : associer la critique de la "baisse du niveau" au passéisme, et montrer que cette critique n'a aucun effet puisque le Bac lui résiste. 

-Elle s'étonne ensuite qu'on ne se situe pas sous le niveau de la mer : humour oblige, il faut également discréditer par l'absurde ceux qui émettent des critiques. 

-Notre ministre poursuit avec une petite expérimentation qu'elle a mené elle-même : se plonger dans les épreuves actuelles du baccalauréat. Son protocole se résume ainsi : lire une consigne de mathématique en entier et avec toutes les subtilités du langage mathématique afin d'en mettre plein la vue à son auditoire, le tout d'un air narquois mais peu assuré. 

-Sa conclusion, ponctuée d'un rire un peu agaçant, est de balayer par l'absurde les critiques qui "n'amènent pas d'autre réponse" selon elle, tout en défendant l'examen du baccalauréat (comme si ceux qui critiquent la baisse de son niveau n'en avaient rien à faire...). 

Tout cela fut par ailleurs appuyé par un autre tweet émanant d'un membre de son cabinet. 



Le soucis de ces interventions, c'est qu'elles oublient des faits tout en manquant de rigueur.

Problème n°1 : La démonstration de Najat Vallaud-Belkacem est incomplète. 
En effet, la consigne que notre ministre s'impose, c'est de démontrer que le niveau n'a pas baissé, puisqu'elle rejette les affirmations de ceux qui prétendent que le niveau baisse. Or, pour cette démonstration, il aurait fallu non seulement étudier un sujet actuel, mais également un sujet plus ancien, avant la dernière réforme du lycée par exemple, ou pourquoi pas 1947 puisqu'elle utilisait la date auparavant. S'arrêter à la lecture d'une consigne, sans l'analyser ni la comparer ne démontre strictement rien. Mais de cela, notre ministre s'en est bien gardé. 
Par ailleurs, elle n'aurait peut-être pas du choisir "au hasard" son sujet car de l'avis de plusieurs professeurs de mathématiques, cette consigne est très simple pour un candidat de terminale S. Elle ne requiert pas de réflexion très poussée mais plutôt une application mécanique d'une formule.


Problème n°2 : L'exemple de base est trop étroit
A notre ministre, il faudrait également signaler que le baccalauréat ne se résume pas à une question. Il y a en effet de nombreuses autres matières que les mathématiques, et dans l'épreuve elle-même, d'autres exercices. Se baser sur un exemple aussi étroit sans prendre l'examen dans sa globalité, c'est assez loin d'une rigueur scientifique. Il aurait peut-être mieux valu prendre des avis d'experts ou rapports. Mais il est probablement plus clinquant de souffler cette poudre arithmétique aux yeux pour défendre son avis...  


Problème n°3 : Des faits manquants
Le dernier problème concerne davantage le tweet qui défend l'avis de notre ministre. Celui-ci a le mérite de rappeler que dans les programmes de mathématique du lycée apparaissent actuellement des thématiques qui dans les années 1980 étaient enseignées en classe préparatoire. Il s'avère que c'est vrai et qu'un exemple apparaît même plus loin. Cependant (et le format twitter est bien arrangeant ici), il ne fait pas une analyse complète des programmes. Il omet en effet de dire que nombre de notions en mathématiques ont également fait le chemin inverse : elles ne sont plus enseignées au lycée mais en classe préparatoire. Il semblerait que ce soit le cas des équations différentielles, de l'intégration par partie, du calcul combinatoire, des barycentres ou encore des suites adjacentes. 





En résumé, la stratégie communicative est ici simpliste et peu élaborée. Le fond est rétrogradé bien loin derrière la forme et le langage mathématique joue bien son rôle de poudre aux yeux, permettant à notre ministre de "balayer par l'absurde" (sic) les critiques. Sur ça au moins, elle ne se plante pas : tout cela est bel et bien "absurde". 


Sur ce, bonne chance à tous les candidat(e)s au baccalauréat 2016 ! 


Vin DEX

lundi 6 juin 2016

Education Nationale : il n'y a pas que la réforme du Collège !

Bonjour à tous, 

Je sors un peu le blog de sa jachère pour pousser un coup de gueule. 
Certes il y a beaucoup d'actualités qui s'enchaînent et nous sommes à présent un peu loin des sujets éducatifs... De même, la Réforme du Collège, si elle a pu suscité de nombreuses oppositions, est maintenant (tant bien que mal) en cours d'application. 

Pour autant, elle n'est pas la modification concernant notre système scolaire. En effet, le lycée a vu dès cette année la prise d'effet d'une mesure radicale : la fin du redoublement de la classe de seconde. Déjà limité dès 2014 (et déjà de moins en moins utilisé pour la classe de première), c'est donc la fin d'un système... Mais pas pour autant les bases d'un nouveau, et c'est bien cela le problème qui se pose en période de conseils de classe. Il me semble donc important de parler de ce sujet absent des médias. 


Ce qui change exactement



Tout est en fait une question de cases à cocher. Pendant l'année de seconde, qui est une classe de détermination (au cours de laquelle l'élève doit s'orienter), une feuille dite "de dialogue", remplie de cases, est donnée à chaque élève. Celle-ci permet à l'élève et à sa famille d'émettre des souhaits d'orientation dès le second trimestre, et au conseil de classe de lui donner un avis (second trimestre) ou de faire une proposition (troisième trimestre). 

Auparavant, le conseil de classe du troisième trimestre pouvait les avis et propositions suivants : 
-le passage dans une filière générale (ES, S, L). 
-le passage dans une filière technologique (STMG, ST2S, STI2D, STD2A, STL, STAV). 
-la réorientation dans une filière professionnelle
-le redoublement. 
S'il y avait un désaccord, la famille pouvait en discuter avec le chef d'établissement afin de trouver un terrain d'entente, puis ensuite faire appel de la décision auprès de la commission d'appel pour que celle-ci modifie l'orientation après avoir entendu les arguments de l'élève et de sa famille. 

Désormais, au nom d'une orientation choisie et non subie, le conseil de classe du Troisième trimestre pourra émettre ces avis : 
-le passage dans une filière générale
-le passage dans une filière technologique
-la réorientation dans une filière professionnelle (si l'élève ne demande aucune autre filière). 
Les solutions en cas de désaccord sont maintenues. Le redoublement est pudiquement renommé "maintien" si celui-ci est décidé par le chef d'établissement ou par la commission. Mais celui-ci n'est décidé que s'il est justifié par un cas très particulier (une scolarité interrompue, un dossier médical). 



Des effets pervers


Si la bienveillance dont émane cette décision est cohérente avec notre mission, elle n'en est pas moins dénuée d'effets pervers. 

-Effet pervers n°1 : "la dévalorisation du travail". 
Bien que le message ne soit pas directement envoyé, il est clairement compris ainsi par certains élèves, pour lesquels le nouveau système est aberrant : "rien ne sert de travailler pour passer". Or pour de nombreux élèves et même certaines familles, c'est la seule chose qui compte : ne pas redoubler. Le redoublement est en effet très souvent vu comme une sanction alors qu'il peut être également vu comme une seconde chance. Le problème de tout cela est que la vocation à plus long terme est aussi de réussir et de préparer un avenir (être accepté dans une filière supérieure, maîtriser des compétences et des connaissances, préparer un avenir professionnel). 

-Effet pervers n°2 : "la poubellisation de certaines sections". 
Ce terme est probablement un peu trop péjoratif mais il a le mérite de montrer une évolution prévisible claire : celle de l'effondrement de la valeur de certaines filières technologiques. La STMG est particulièrement concernée. Déjà mal vue (y compris par de nombreux parents), elle est le dernier recours des élèves pour passer. En effet, les filières générales nécessitent des résultats supérieurs dans les matières clefs et les autres filières technologiques sont contingentées. Le conseil de classe, obligé de proposer une premières générale ou technologique, fait donc cette proposition. Obtenir le graal du passage au niveau supérieur pourra donc se faire, mais est-ce vraiment dans l'intérêt de l'élève ? Dans l'intérêt de celui qui veut passer sans choisir, ni travailler, pour rester au chaud, sans aucun doute. Mais pas dans l'intérêt des élèves qui choisissent vraiment cette filière par intérêt. 

-Effet pervers n°3 : "l'hétérogénéisation des classes de premières". 
Le troisième effet pervers sera une hétérogénéisation des classes de premières. Car les filières générales seront également "touchées". Des élèves étant probablement capables mais dont les fragilités sont également avérées pourront de plus en plus y avoir accès suite à l'entretien ou à l'appel, alors que le conseil aurait auparavant proposé un redoublement. Il apparaît donc que le niveau de certains élèves sera très insuffisant pour suivre des filières générales et même technologiques. Passer en première S avec des résultats inférieurs à la moyenne (sur une année) dans les matières scientifiques n'est pas un cadeau et promet des heures difficiles à ceux qui en bénéficient. Passer avec 1,5 de moyenne en mathématiques (au cours du troisième trimestre) en 1ère STI2D sous le prétexte d'un projet professionnel en architecture (sic) est à la limite des lois de la logique. 
Résultat : en première, le fossé sera toujours plus grand entre le niveau des élèves et leur degré de mise au travail et de motivation. Or les exigences du baccalauréat restent là malgré tout. 

-Effet pervers n°4 : "Une orientation pas si voulue". 
Le dernier effet pervers me semble le plus cruel. En effet, il n'est pas possible toutefois, malgré la clémence d'un tel système, d'approuver le choix d'orientation de tous les élèves. Par ailleurs, le redoublement offrait parfois la possibilité aux élèves d'une seconde chance en vue d'un passage plus facile dans la filière souhaitée. Même si ces "secondes chances" ne sont pas majoritaires, elles permettaient une plus grande souplesse et étaient finalement plus bénéfiques pour des élèves réellement motivés et ayant un projet d'orientation très clair, mais s'étant égaré au cours d'une année, ce qui peut tout à fait arriver à cet âge. Le nouveau système est donc très dur avec certains élèves qui avant pouvaient réussir un redoublement et qui désormais se verront refuser le maintien. Il demande plus de responsabilité et de maturité pour les élèves qui n'ont que 15 ou 16 ans. 


Le manque de dispositifs de compensation


Nous l'avons vu, les nouvelles dispositions d'orientation sont contestables. En effet, si le redoublement n'avait pas toujours l'effet escompté et était trop vu comme une sanction, il ne sera plus du tout considéré par les élèves qui n'auront donc plus de pression (car pour certains la perspective d'un redoublement était source de mise au travail). 
Si la fin du redoublement est souvent justifiée au regard de son manque d'efficacité et de sa suppression par d'autres pays, il n'amène cependant pas de compensation. En effet, même si les premières ont des heures d'Accompagnement Personnalisé depuis quelques années, cela semble insuffisant pour remettre à niveau certains élèves qui passent malgré des difficultés très importantes dans des matières à gros coefficient pour le baccalauréat. Par ailleurs, malgré des dispositions annoncées assez tôt pendant cette année scolaire, aucune annonce n'a suivi concernant des heures d'aides, des stages de remise à niveau,... comme le font certains pays. Il ne semble pas non plus que les Dotations Horaires Globales aient significativement changé pour prendre en compte cette nouvelle donne et aucun dispositif officiel et généralisé à la France n'a été évoqué. Il faudra donc que les établissements bricolent pour que les chiffres du baccalauréat soient maintenus. Si cela est possible... 




Vin DEX. 

dimanche 20 mars 2016

Union Européenne : condamnés à manger "européen" ?

Bonjour à tous,


Alors que le contexte est toujours très tendu entre notre gouvernement, les enseignes de grande distribution et les éleveurs, il me semble important de revenir brièvement sur une actualité récente peu glorieuse pour un quatrième acteur : notre éternelle Commission Européenne. En effet, celle-ci accroche une nouvelle perle à son collier d'inepties : une enquête sur le dos de l'enseigne "Intermarché" qui a pourtant souhaité augmenté son prix d'achat de la viande porcine. Dans cette affaire où l'on marche légèrement sur la tête, difficile de ne pas se rendre compte (enfin ou une fois de plus, au choix) de la divergence entre souveraineté nationale et supranationalité...


La décision d'Intermarché


La politique en question remonte à l'été dernier : il s'agissait d'un accord entre Leclerc et Intermarché pour acheter leur viande de porc au prix minimum d'1,40 euros le kg. En plus de réévaluer le prix payé aux éleveurs (suite à l'effondrement des cours), il respectait les "objectifs" du gouvernement.
Malgré un certain échec de cette première décision, Intermarché a toutefois relancé sa politique de soutien aux agriculteurs, selon une stratégie sans doute de marketing et de communication. Qu'importe, puisque le groupe a promis un contrat de 5 ans sur un prix fixe d'1,50 euros le kg en échange du respect de critères qualitatifs, sans qu'il n'y ait de prix plafond (le prix peut donc monter mais pas baisser malgré les cours). 

On le voit, cette politique entamée par cette enseigne de la grande distribution semble aller dans le bon sens et offrir plus de stabilité aux agriculteurs de la filière porcine, qui pour certains, ont déjà signé cet accord. Mais tout cela est en suspend du fait de la Commission Européenne. 

Bruxelles vient fourrer son nez


En effet, en toute délicatesse alors que la situation est tendue, notre chère organe exécuto-législatif de l'Union Européenne a réagit à ces accords par la volonté de mener une enquête. Rien n'est donc tranché à ce jour mais rien de très rassurant dans cette annonce froide qui rappelle la discussion que veut mener l'UE avec la Pologne. 

Le prétexte est bien sûr le suivant : celui de la concurrence libre et non faussée. Encore cet "interventionnisme libéral" à la bruxelloise qui nous rappelle qu'au nom de principes libéraux, l'Europe est devenue de plus en plus bureaucrate. La viande achetée à 1,40 euros le kg pourrait en effet discriminer la viande d'autres pays... Peut-être bien, mais n'est-ce pas légitime de vouloir favoriser les filières qui nous sont les plus proches ? Est-on à la veille de supprimer tout label ou tout indice permettant au consommateur de se baser sur d'autres critères que sur le prix de sa viande ? Cette logique ne peut-elle pas être poussée jusqu'à l'attitude des consommateurs vis à vis des produits étrangers ? Après tout, eux aussi sont des acteurs économiques...

Si l'enquête révèle vraiment une volonté anti-concurrentielle derrière ces accords, Intermarché risque une amende de 5 pour cent de son chiffre d'affaire... Espérons que tout cela intervienne avant que la Loi El Khomri ne vienne justifier quelques licenciements économiques... Plus sérieusement, il semble difficile de croire qu'un tel arrangement soit anti-concurrentiel : il intervient dans un contexte tout autre qui l'explique largement, à savoir celui d'une crise agricole. Par ailleurs, il semble que de tels accords aient déjà été signés également dans d'autres filières agricoles comme Danone le 24 février dernier, sans que cela ne fasse l'objet d'une telle enquête.



Pour finir, on voit constate une fois de plus que l'UE tente d'exister, dans un contexte de difficulté sur la politique migratoire. Certes, on pourrait dire que la Commission Européenne fait son travail, mais dans le cas présent, cette intervention est étrange.  Elle bloque une négociation de prix tout à fait normale entre la grande distribution et ses fournisseurs (deux acteurs privés), négociation qui par ailleurs est cruciale dans un contexte baissier et tendu. Ce coup de pouce aux prix est également d'une logique imparable : la provenance de la viande étant un argument commercial, il est logique de payer plus chère une viande qui se vend mieux. Au regard de l'enquête de la Commission Européenne, assez dogmatique et peu pragmatique ici, on est en droit de se demander si bientôt, la supranationalité ne sera pas incompatible avec la volonté croissante de consommer local et national, et plus généralement avec les intérêts nationaux...